dimanche 12 octobre 2008

BERNARD COULON : " JE PEINS POUR TUER MA MORT ".

BERNARD COULON EST MORT CE VENDREDI 10 OCTOBRE 2008....

Quelques heures plus tôt je parlais avec Marie, ma belle-soeur, son amie de cette exposition dont je rêve sur REIMS: les stèles magnifiques présentées au cryptoportique .

Je suis triste pour sa femme Arielle et pour Thomas son fils .

Je suis triste pour ses oeuvres en devenir.









Pour toi BERNARD ce tableau de GOYA que tu aimais tant ....



Ce SATURNE DÉVORANT UN DE SES ENFANTS (Saturno devorando a un hijo) qui me fascine et me terrifie autant que lorsque j'étais enfant...




.....et ce texte de Patrick Lepetit, son ami :

"Evidemment, parler de Bernard Coulon, c’est parler de son travail, de ce cheminement de la pensée dans la matière qui a absorbé jusqu’à la fin l’essentiel de son énergie et lui confère une place parfaitement singulière parmi ses pairs. Dans son petit livre Marelle sur les Parvis, Gabriel Bounoure, de la Nouvelle Revue Française, écrivait : « Si variés, si follement sensibles, si noirs, si désespérés, si pleins de rumeurs d’univers, si emportés par un temps inconnu ou immobilisés dans l’instant de félicité, tous les grands poèmes d’aujourd’hui témoignent de l’aptitude de l’homme à parler à l’homme au dessus de l’abîme, - comme si le poète jugeait possible de se faire créateur de l’homme avec son souffle, l’espace d’une seconde, comme s’il jugeait possible de faire de sa particularité compliquée et misérable la manifestation de cette simplicité absolue – qu’on ne peut sans doute refuser d’appeler l’Etre ».

Avec ses mains, avec son âme, de manière très exactement métaphysique, mais par delà toute référence à une transcendance identifiable, il me semble bien que c’est là précisément ce que Bernard Coulon a toute sa vie entrepris de faire, à travers ses espaces-surfaces et ses talismans, ses partitions et ses alphabets, ses reliefs et ses stèles, tous ces poèmes matérialisés qu’il nous laisse en héritage, lui qui écrivait en décembre dernier « je peins pour tuer ma mort ».
Il s’agit bien là d’un parcours d’ordre métaphysique, donc, en ce sens qu’il est quête dans l’abstraction, « peut-être une prière au sens religieux », disait-il, des causes premières et des premiers principes, à travers les jeux de la lumière, de l’espace et du temps, les questionnements sans fin sur le vide et la mémoire. Ne confiait-il pas en effet travailler « sur le vide, sur l’insupportable mémoire »…

[A l’orée des années 1970, après avoir renoncé à la figuration, à laquelle il devait revenir plus tard par le truchement de dessins qui forment une facette aussi splendide que mal connue de son œuvre, Bernard Coulon entreprenait la construction de ces premiers reliefs peints enchâssés dans des boites fermées par une vitre que l’on appellera ensuite espaces-surfaces. Le verre déjà y faisait son apparition comme frontière entre l’espace intérieur de l’artiste et le regard du spectateur, devant dépasser son propre reflet, se dépasser dans une démarche volontaire, pour y atteindre. Puis progressivement, les boites, « aux apparences de stèles ou de reliquaires», dit Michel Voiturier, se firent de moins en moins profondes, les noirs, les blancs et toutes les nuances de gris supplantèrent les couleurs qui avaient jusqu’alors habité l’œuvre. Le verre, enfin, de plus en plus présent dans sa matérialité blessée, griffée ou peinte, polie et dépolie, s’affirmait non plus comme interface entre deux réalités mais comme acteur de plein exercice de l’œuvre, ouvrant celle-ci à une approche moins conflictuelle – « Finis les buissons agressifs d’autrefois », notait ainsi Yves Daïdé en 1996 -, dévoilant parfois des arrière-pays qui me faisaient, à moi, songer parfois à certaines œuvres de Claude Gelée, le Lorrain.]

Le travail actuel sur le verre commença au début des années 1990. « Le verre m’a toujours questionné », écrira plus tard Bernard, « sa surface pratiquement invisible (être ou ne pas être) et son espace à la fois limité et illimité de par sa transparence ». Dès lors, Bernard joua sur la profondeur de la lumière, qu’il creusait, piégeait, canalisait, explorait de toutes les manières par le moyen, notamment ces dernières années, des couleurs enfin retrouvées mais rarement chaudes, d’alphabets de signes perdus qui renvoient à un mystère dont la lisière du verre cèle les arcanes. Aboutissement d’une longue démarche offrant les clés d’une traversée, moins évidente qu’on ne le supposerait, des apparences, cette œuvre se mit en résonance avec le réel, tout en conservant une part de son secret qui est aussi celui de l’artiste qui se livrait ainsi tout en se protégeant. En résonance, ai-je dit, car, comme l’indiquent certains titres, une vibration, d’ordre musical, parcourt les travaux, établissant une relation au monde dont on ne peut que constater qu’elle n’est pas sans lien avec ce qu’il faut bien appeler le sacré, en ce qu’il est volonté de conjurer ou d’habiter la mort, mais un sacré qui prend la forme d’un élan « vers l’espace, le temps, la lumière », d’une attente, au moins d’une interrogation sur la présence, au sens où l’entend Yves Bonnefoy, de présence au monde.

Miroitements et transparences font alors vibrer les stèles, toujours au bord d’un mystère qui refuse de dire son nom, d’un vertige qui nous emporte avec l’artiste dans la lumière hiératique d’un temps qui vibre, d’un espace où la beauté, ce caprice du hasard dans l’œil de celui qui regarde, nous entraîne au-delà de ces miroirs où le poète René Char déjà avait inscrit : « Nous n’avons qu’une ressource avec la mort : faire de l’art avant elle ». Car ici, on piège le temps, on dialogue – mais avec qui ? - sur le silence du temps, on veille sur le silence et la durée, on transmue par une alchimie à nulle autre pareille la lumière en temps, un temps qui au-delà des hommes, par delà la mort, devient celui de l’œuvre, cette œuvre qui, comme toutes les œuvres de quelque importance, transcende l’humaine condition en l’éclairant.

En ces temps de néons blafards, crus, faits pour éblouir vainement, voire aveugler, dans la bonne logique du spectacle, ce travail, fruit d’une « démarche exigeante qui se déroule à l’abri du goût du jour », disait déjà le docteur Demol, très proche de lui, en 1990, cette création inclassable mais d’une grande rigueur dans sa cohérence comme dans son inventivité qui tutoie en permanence l’ineffable ne pouvait, à notre grand dam, que rester discrète. Retrouvant depuis peu, sans doute intuitivement, le souffle des hommes de foi qui donnèrent aux édifices du moyen âge leur si précieuse et si pure lumière intérieure, Bernard Coulon écrivait pour sa part : « Mon travail n’est pas plus que celui de l’homme préhistorique qui laisse un signe, une trace dans l’espace et le temps. De simples signes, et non une écriture, à moins que l’écriture ne soit que des signes qui se tordent, qui dansent, qui questionnent le vide ». Ailleurs, il précisait : « Les signes sont des traces, comme les cendres. Ce qui n’est plus là, sous forme de fragments ».

« Etre au monde est une belle oeuvre d’art qui plonge ses artisans dans la nuit » affirmait René Char. Bernard est donc désormais lumière, cette lumière qu’il poursuivait. Son corps, devenu cendres, « entre héritage du temps et incinération purificatrice du Phénix » dirait son ami Jacky Legge, ces cendres qui donnent aujourd’hui un sens singulier à certains des derniers travaux, va être rendu à la poussière, mais il reste quant à lui bien présent parmi nous à travers ces œuvres qui ne cesseront jamais de nous interpeller, car, comme disait Char, encore, « Vivre, c’est s’obstiner à achever un souvenir ? Mourir, c’est devenir, mais nulle part, vivant ? » et puis, « La grandeur réside dans le départ qui oblige. Les êtres exemplaires sont de vapeur et de vent ».

Et le temps est venu pour nous de laisser ses Veilleurs du Temps le veiller.

Patrick Lepetit
In Memoriam Bernard Coulon

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