lundi 11 juin 2018

DANS LA MAISON DE CAROLINE DAHYOT



















Et pour accompagner mes photos un texte de LOUIS DOUCET, écrit en mars 2015 :

LES DESSINS DE CAROLINE DAHYOT

« Le cœur chez les femmes est un sexe au ralenti ;
et leur sexe, un cœur qui bat. »
Malcolm de Chazal

Les personnages féminins de Caroline Dahyot portent souvent leur cœur en bandoulière. Elle le fait figurer à l’extérieur des personnages auxquels il est censé appartenir, faisant office de plastron, de cuirasse, de bouclier ou de vêtement. Comme si, pour elle, contrairement aux idées communément admises, cet organe n’était pas le siège de l’âme ou des sentiments de l’individu mais quelque chose qui lui est extérieur, une sorte de pièce rapportée, distante et séparable de la personne. Peut-être faut-il y voir un écho de ce que l’artiste déclare volontiers : « D’avoir été élevée dans la religion m’a donné le sentiment que les choses se font en dehors de moi. »
Pour autant, on ne peut pas parler de distanciation ni d’instrumentalisation du corps humain, tant ses personnages expriment une quête éperdue d’amour, la recherche d’un autre qui demeure inaccessible ou hostile. Il n’y a aucun cynisme dans sa démarche. Probablement un peu de cette fausse naïveté que l’on attribue aux jeux d’enfants, dont on sait cependant qu’ils sont plus profonds que l’on veut bien le croire. Chez Caroline Dahyot, le cœur peut être candidement offert à des tiers aveugles qui semblent le dédaigner ou servir d’ultime rempart contre des agresseurs déshumanisés.
Les femmes, qui proposent si complaisamment leur cœur, inconditionnellement, sans espoir de retour, sont souvent nues, le sexe apparent. Jamais central, cependant, parfois juste suggéré, comme une excuse, une marque de pudeur plus explicite encore que le serait sa dissimulation sous un vêtement. Le cœur est offert, le sexe ne l’est pas… On ne peut s’empêcher de penser, ici, à l’iconographie religieuse et populaire du Sacré-Cœur de Jésus. Il y a, dans cette saisissante juxtaposition, comme un raccourci de la propre expérience de l’artiste : éduquée strictement dans une austère école religieuse, elle sera vite amenée, pour gagner son pain, à réaliser des illustrations érotiques pour un magazine satirique.
Entre désir et passage à l’acte, tout en restant baignés dans une forme de mysticisme clairement assumé, les dessins de Caroline Dahyot mettent en lumière l’échec de la nécessaire réversibilité du désir qu’évoque Lacan : « Le désir de l’homme trouve son sens dans le désir de l’autre. »  Au risque d’en arriver à cette forme de sublimation narcissique que constate Nietzsche : « On en vient à aimer son désir et non plus l’objet de son désir. »  C’est ainsi que l’artiste en est venue à créer ses poupées, dont elle écrit : « c’est le pouvoir que je donne à mes poupées comme si elles allaient réaliser ce que moi je ne pourrais pas concrétiser : j’inscris dans mes poupées ce que je désire avant de passer à l’acte. »
Le passage à l’acte ne vient pas. Du moins pas dans ses dessins. Sauf à considérer que le désir ne se résout pas nécessairement en acte sexuel, mais, dans une optique bachelardienne, devient le moteur même de la construction de la personnalité humaine : « L’homme est une création du désir, non pas une création du besoin. »  Ou bien encore, dans la descendance de la pensée de Spinoza, qu’il est consubstantiel à toute humanité : « Le désir est l’essence même de l’homme, c’est à dire l’effort par lequel l’homme s’efforce de persévérer dans son être. »  Il n’est donc pas question de refoulement, chez Caroline Dahyot, mais de la mise en évidence d’une réalité bien plus essentielle…
La thématique de la maternité est souvent sous-jacente dans bon nombre de dessins de Caroline Dahyot. Mais il s’agit d’une maternité désincarnée ou, du moins, désexualisée, à l’instar de celle que Nietzsche mettait en avant : « Vénérez la maternité, le père n’est jamais qu’un hasard. »  Nous sommes, avec les dessins de notre artiste, dans le registre d’une forme de spiritualité, où la mère se mue en icône intangible, manifestation du mystère de l’incarnation d’une humanité universalisée, révélée et perçue dans un état d’extase ou de béatitude. D’ailleurs pour bien marquer son ancrage dans une tradition catholique, son répertoire de couleurs et ses mises en page sont largement empruntés aux images religieuses populaires, dans la tradition des images d’Épinal.
Il y a donc, dans les dessins de Caroline Dahyot, une dimension magique, incantatoire ou exutoire, qui veut leur conférer la capacité de conjurer le mauvais sort, d’apporter protection, calme, sérénité, unité, amour… Derrière l’effusion spontanée d’une émotion brute, on perçoit aisément les traits d’une âme qui se refuse à quitter son état enfantin et se réfugie dans un univers dont elle connaît pourtant la fragilité. A contrario, l’artiste fait montre d’une remarquable capacité d’analyse, d’observation des maux et des travers de notre monde, de la faiblesse d’un être humain cerné par ses propres contradictions, tourmenté par son incapacité à s’approcher d’un idéal par nature inatteignable. Ses images matérialisent une humanité qui ne peut que susciter la compassion, entraînant le spectateur dans un vertige qui élargit sa réflexion et le conduit de l’intime à l’universel.
Il ne faut pas croire que Caroline Dahyot, telle une psychopathe, reste enfermée dans un univers dont ses soucis occuperaient le centre. Il n’en est rien. En témoignent ces dessins réalisés à quatre – voire à six – mains, avec des confrères  distants de plusieurs centaines de kilomètres. Bien plus que de modernes cadavres exquis, ce sont de véritables compositions dans lesquelles la contribution identifiable de chacun des artistes concourt à l’émergence d’une image forte et porteuse de multiples sens… Et c’est peut-être le paradoxe le plus frappant chez cette artiste que l’on pourrait qualifier d’introvertie que de découvrir son immense capacité à s’adapter à des visions et à des univers qui lui sont a priori étrangers.


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