vendredi 10 mars 2017

LAURENT DANCHIN VU PAR PASCAL BROUSSE




 C'est avec beaucoup d'émotion que j'ai lu sur Mycelium l'hommage de PASCAL BROUSSE ....

LAURENT

Nous entrons par petits groupes dans la cour du lycée. Il flotte encore un air de vacances. C’est la fin de l’été et le premier jour de la rentrée. Après la joie des retrouvailles où chacun a largement commenté ses deux mois de repos, nous dirigeons avec nonchalance vers de grands panneaux recouverts d’informations. Nous y découvrons avec une certaine appréhension la constitution des classes et la liste des professeurs que nous est attribuée. Nous ressentons un mélange de soulagement ou de déception à l’annonce de certains enseignants dont la réputation est transmise depuis des générations d’élèves, mais Laurent DANCHIN, aucun d‘entre nous ne connaît.
Quand quelques jours plus tard nous entrons dans la salle classe, il est déjà là, souriant.
Il est jeune, porte les cheveux longs et une veste de velours verte qu’il gardera très longtemps. Nous nous asseyons et sommes un peu sur la défensive. Nous l’écoutons avec une certaine appréhension, cherchant à mieux le cerner. Nous avons besoin d’être rassurés, tant son attitude est peu conforme à l’idée que nous nous faisons d‘un professeur de f. Certains d’entre nous sont à peine moins âgés que lui. Il ne restait pas assis derrière son bureau tel un seigneur assiégé dans sa forteresse. Il ne peut s’empêcher de déambuler dans les allées, parlant aux uns et autres. Il pourrait presque les toucher. De quoi avons-nous discuté pendant cette première journée ? Je ne m’en souviens plus. Il a dû certainement nous présenter les auteurs que nous étudierons prochainement. Nous devons passer notre examen de français dans deux ans. Sa conscience professionnelle l’obligeait à suivre ce programme même s’il jugeait certaines directives contestables. En contrepartie, il se donnait la liberté, comme un explorateur connaissant tous les recoins d’une région, de nous faire découvrir d’autres écrivains, certains plus faciles d’accès ou plus proches de nos interrogations, que les écrivains du XVIII siècle. Ce n’était pas de la vulgarisation car Laurent était un amoureux de la langue française. « L’Étranger » de CAMUS nous parlait plus que « Candide « de VOLTAIRE.
Il attachait beaucoup d’importance à l’expression orale. Il est vrai que beaucoup d‘entre nous étions des adolescents inhibés. Provocateurs en groupe et nous devenions timides et maladroits, une fois seuls. Il nous poussait à faire des exposés. Exercice difficile où nous prenions sa place derrière le bureau. Il s’asseyait sur une table au fond de la classe.
Les rôles étaient alors inversés. Il intervenait uniquement pour aider l’orateur à quête d’inspiration
posant une question afin de relancer l’attention de la classe assoupie.
Je me souviens d‘une jeune fille au physique ingrat, très réservée. Elle restait à l’écart des autres élèves. Un jour, elle demanda à faire un exposé sur la flute traversière, instrument qu’elle étudiait au conservatoire. Elle vint avec son instrument de musique, nous parla de son amour pour la musique classique alors que nous écoutions habituellement de la musique pop. Elle joua quelques morceaux. Beaucoup d’entre nous applaudirent à la fin du cours. Petit à petit, nous apprenions à la connaître, même si elle demeurait discrète. Laurent créait des passerelles pour lier les gens, les faire se rencontrer. À la fin de l’année scolaire, nous nous sommes tous retrouvés dans un restaurant kabyle que tenait le père d’un élève. Le repas s’était éternisé tard dans l’après-midi, dans la bonne humeur.
Si certains lycéens et certains professeurs se précipitaient vers la porte de sortie une fois que la sonnerie annonçant la fin du cours est retentie, ne pouvant masquer leur impatience, leur désintérêt, il en était tout autrement pour Laurent. Il aimait son métier et l’échange. La discussion commencée en début de cours pouvait se prolonger en petit comité au bistrot du coin. Le débat était le fil conducteur. Il n’y avait pas de frontière entre le lycée et les cafés avoisinants. La parole se déliait évidemment plus facilement en dehors de l’établissement scolaire. Il fuyait ce lieu, trop impersonnel. Il avait quelques amis professeurs, mais évitait avec soin le corps enseignant, trop dogmatique à son goût. Il préférait manger son sandwich jambon beurre sur le zinc plutôt que d’écouter les sempiternelles récriminations de ces collègues à la cantine.
Laurent aimait les bistrots, pas ces belles brasseries à l’ambiance feutrée, mais ces cafés hauts en couleurs, où les discussions des habitués se faisaient devant le comptoir ou devant le flipper. Nous retrouvions les portraits psychologiques et les émois amoureux des héros de MAUPASSANT dans la bouche de ces piliers de bar. Les grandeurs comme les petitesses de l’être humain suintaient à travers ces confidences au langage fleuri. Il était très réceptif et amusé par cette expression orale, poétique et imagée. Notait-il déjà sur un carnet ses conversations délirantes ou se fiait-il à son extraordinaire mémoire ?
S’il n’y avait qu’un pas du lycée au bistro la réciproque était tout aussi vraie. Le café, comme une scène de théâtre où se jouaient tous les petits drames de la vie était une source d‘inspiration. Je me rappelle d’un cours où, debout sur l’estrade, il nous lut le même texte de Raymond QUENEAU « exercices de styles » en prenant bien soin de parfaire les différentes intonations du personnage principal. Quand il se mit à parler en argot tout en mimant le passager qui montait sur la plateforme de l’autobus, il était désopilant. Toute la classe était pliée de rire.
L’année scolaire terminée, nous avons continué à nous voir et à mieux nous connaître. La relation professeur lycéen s’effaçait au profit d’un lien plus riche et plus intime. Je n’étais pas un cas isolé et Laurent entretiendra très longtemps des contacts privilégiés avec ses anciens élèves, curieux de leur avenir. Il me demandait souvent si j’avais des nouvelles de mes anciens camarades.
Quand en 1980, je lui demandais de l’aide à l’élaboration d’un petit album, « Almanach d’un pilier de bistro » réalisé à partir de brèves de comptoir, de photos et de dessins de Jean-Luc GIRAUD et de Vincent GROUSSON, il m’apporta tout de suite son soutien et m’encouragea dans mon projet. Il fit la mise en page, écrivit quelques textes.
Cette collaboration consolidera notre amitié. Quand il me fit découvrir l’univers de CHOMO pour réaliser quelques photos, je n’étais pas « fan ». J’avais bien l’intuition d’être devant un personnage extraordinaire, mais sa provocation afin de déstabiliser le visiteur m’irritait. Mes préoccupations du moment, j’avais à peine 20 ans, c’était plutôt les femmes et l’incertitude des sentiments amoureux. C‘est bien plus tard que je compris la colère de CHOMO envers les institutions et commençais à apprécier son œuvre. C’est cette même colère qui animait les combats de Laurent. Il s’intéressait à l’art brut, à ces artistes oubliés des circuits officiels, au profit de plasticiens soutenus à grand renfort médiatique par la politique culturelle gouvernementale du moment. Ces artistes hors-normes ne pouvaient meilleur défenseur que cet enseignant hors-norme.
Oui, Laurent n’était pas simple professeur se satisfaisant de son emploi à l’Éducation Nationale. C’était un érudit. Il me surprenait par l’étendue de ses connaissances. Comme une éponge, il absorbait toutes les informations que l’on pouvait lui communiquer. Il les digérait pour vous les expliquer le plus simplement du monde. Il ne regardait pas la télévision et pourtant quand je lui appris récemment, après avoir vu un reportage sur le petit écran, que les arbres d’Afrique communiquaient entre eux pour se protéger des ruminants en sécrétant une substance toxique, il m’expliqua ce phénomène biologique aussi bien que le journaliste du documentaire. Quand trouvait-il le temps d’enregistrer tout ce savoir ? Il aurait pu faire sienne la devise de MONTAIGNE « que sais-je ? » tant sa soif de connaissances semblait insatiable.
Laurent avait son bureau au rez-de-chaussée de la rue Rousselet (Paris 7). Comme je travaillais à proximité, je venais régulièrement visite. Il terminait de rédiger un texte ou répondait, à un appel téléphonique (cela pouvait être long). Une fois le combiné raccroché, nous échangions quelques paroles de bienvenue sans oublier de prendre des nouvelles réciproques. Il avait besoin de faire un break, tant il avait été absorbé par son travail. Souvent l’écrivain est comparé à un boxeur, tant la lutte avec l’écriture pour trouver le mot juste est âpre. Il se sent vidé de toute énergie comme le sportif après un round par ce combat rude. Cet appartement sombre, propice pour la concentration donnait sur une petite cour où les rayons de soleil se répandaient dès le printemps. C’était un appel aux sens, au renouveau. Nous étions tous deux sensibles à cette saison, où tout renait après le gris de l’hiver. Nous sortions et allions prendre un pot de préférence à une terrasse de bistrot. La rue était un spectacle permanent. Laurent pouvait vous entretenir des sujets les plus graves du moment tout en regardant les passants, observant la démarche altière des femmes indifférentes ou écoutant les propos cocasses des habitués du bistrot. Il était aux aguets, non comme un prédateur, mais plutôt comme un observateur ne voulant pas perdre une miette de la vie. Il avait une force de concentration exceptionnelle.
Laurent, si accessible pour nous tous, demeurait quelqu’un extrêmement pudique, dévoilant que très rarement ses sentiments. Écrire sur l’art brut était sa manière de parler de lui par le biais de tous ces autodidactes au destin si mouvementé. Laurent ressentait cette rage de s’exprimer malgré les obstacles d’une technique limitée pour certains. Dire, écrire et encore écrire tant que je suis vivant semblait-il nous dire. Sa culture universitaire le poussait à écrire des essais et non des livres personnels. Il m’avouait qu’il n’aurait plus l’énergie de refaire un livre comme « Artaud et l’asile », un livre de recherches précises, d‘archives vérifiées (comme un détective) pour expliquer au lecteur, le rapport complexe entre le poète et le docteur FERDIERES dans le contexte polémique de la psychiatrie après 1945. Il était d’ailleurs tout heureux après son opération (avril 2015 ?) de m’annoncer qu’il allait enfin écrire son premier vrai livre « Nuits à Saint-Anne ».
Il était devenu au fil des années M. Art Brut, à son grand regret. Laurent aimé toutes les formes d‘expression. Il pouvait être émerveillé par les masques africains si énigmatiques comme l’œuvre de RABELAIS. Il n’avait pas de frontière, et n’aimait pas les spécialistes ; ce qu’il n’oubliait pas de répéter. Je l’avais rejoint dans une petite galerie du 10 èm arrondissement, à un vernissage et un peu plus tard dans la soirée nous nous étions retrouvés avec Alain GOLOMB dans un café non loin de là. Il avait été blessé. Une personne était venue le voir, un grand carton à dessin sous le bras, pour lui demander son avis sur son travail, escomptant de sa part, une critique dans un journal ou un sésame pour une galerie. Il était outré par la vulgarité de ce comportement, de cet individu, indifférent aux œuvres de l’artiste exposé, carriériste et prêt à tout pour arriver à ses fins. Je pense que souvent Laurent devait être le témoin de ces malentendus et des sollicitations les plus diverses. Qui parmi toutes ces personnes s’intéressaient à son travail, à ses écrits, à ses projets ? Seuls ses amis intimes connaissaient son besoin de s‘évader de ce microcosme avec ses guerres de chapelle. Il semblait loin le temps, où émerveillé par tous ces autodidactes humbles, presque gênés de montrer leurs œuvres, il allait à leur rencontre, curieux de découvrir de nouveaux horizons.
Je suis venu lui rendre visite, rue Rousselet. Il a ouvert les fenêtres pour aérer son bureau. Ce jour-là. Il tenait à me montrer la revanche de la nature. Le sol de la courette s’était fissuré en son milieu. Une petite graine portée par un oiseau ou par le vent était venue se loger dans cette fente avant de donner naissance à un arbrisseau dont le maigre feuillage se tendait avec courage et obstination vers le ciel, vers la lumière. C’est cette image d’un combat aux forces inégales que je garde en mémoire. « Vous pouvez m’anéantir avec votre rouleau compresseur, mais comme cette plante, je lèverai la tête et ne me gênerai pas pour vous faire savoir que j’existe et pense différemment de vous ».


  Laurent vu par Lormari

 LE LIEN VERS MYCELIUM


LAURENT DANCHIN ET LES GRIGRIS DE SOPHIE

(cliquer)


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