Lisez, même s'il est un peu long, ce texte de Jeanine Rivais (IL A ÉTÉ ÉCRIT EN 2004, DANS LE CADRE DE L'EXPOSITION DE LA COLLECTION CÉRÈS FRANCO : "DÉSIRS BRUTS" )
"Est-ce des déracinements successifs de son enfance qu'est venu
pour Hadad, le goût de "placer" ses personnages, bien carrés dans un
fauteuil, paresseusement allongés sur un lit, paisiblement assis sur une
serviette de bain... confortables, lourds et tranquilles ?
Et quels personnages ! Peints avec une telle maîtrise, une identité si
forte que n'importe où, ils sont immédiatement reconnaissables ! Si
unanimement "différents" dans leur proximité anthropomorphe que nul
n'est tenté de les comparer à ceux d'un autre créateur ! Mais surtout,
conçus avec une si curieuse cohérence que toutes les "scènes" dont ils
participent sont immédiatement appréhendables dans leur globalité,
"lisibles" par les yeux du visiteur, mais aussi par son cœur ! Car ces
petits êtres suscitent instantanément une grande vague de tendresse,
résultante probable de l'étroite relation de Hadad avec ses modèles -son
modèle, en fait, tant ils sont tous semblablement conformés-, cette
confrontation paternaliste et amicale qu'il a développée au fil des
années à leur égard.
Pourtant, ils ne sont pas beaux ! Du moins, à l'aune des canons établis par l'espèce humaine ! Hadad a, les
concernant, bien suivi les conseils prodigués naguère par son professeur, lors des cours avec modèle : "Si tu ne veux pas te tromper, fais-le un peu gros, tu seras sûr que ton personnage sera
dedans !" Et tous les siens sont incontestablement dodus et
fessus ; faits d'une unique ligne qui circonscrit leur silhouette
épaisse, sans taille ; raide et massive, aux épaules tombantes ;
cuisses plantureuses ; visages aux larges ovales, desquels dardent
de gros nez gris ; lèvres rouges lippues, tantôt boudeuses, tantôt
entrouvertes en un sourire, sur une rangée de petites perles
blanches.
Et de gros yeux ronds aux prunelles noires dilatées, qui dévisagent
intensément l'arrivant ! Ce dernier est toujours surpris de l'acuité des
regards dont la fixité suggère solitude et vague
mélancolie ; cette idée de solitude étant d'ailleurs corroborée par
le fait que ces yeux ne se détournent jamais vers les autres
protagonistes du tableau, mais semblent fixer un point droit
devant eux ; faisant de l'artiste -du visiteur aussi, évidemment-, à
la fois le regardeur et le regardé !
Solitaires donc, avec pourtant une complicité évidente, que rien
d'extérieur (des baisers, des corps qui s'enlaceraient...) ne "prouve".
Les seuls contacts que conçoit Hadad sont ceux des mères
avec leur enfant, des fillettes avec leur poupée, une main sur
l'épaule d'une épouse... Pourtant, avec elle ou chez eux, cette
connivence amoureuse tacite est bien là ; simplement dans les poses des personnages placés côte à côte, ou peints dans des proximités
statiques ; ou conviviale, comme dans les "Quatre sœurs", "Les pieds
dans l'eau", "les Deux fillettes et leurs poupées", où l'une
est assise, avec sur les genoux son jouet qui lui ressemble comme un
sosie ; l'autre plantée sur ses jambes lourdes, serrant dans ses bras
un traversin...
D'où le caractère ambigu du titre, car l'enfant soutient cet objet
avec des gestes et une attention de mère. Et, même si la Babouchka
debout un peu plus loin est supposée être sa poupée, cette
composition laisse le spectateur dubitatif ! Ce paradoxe se produit
souvent, d'ailleurs, chez Hadad : ainsi dans l’œuvre intitulée
"Au-dessus du lac", peint-il un personnage allongé sur le
ventre, jambes au-dessus du vide, au-delà de ce qui pourrait être un
fragment de la terre, dans lequel est encastré un hexagone bleu,
supposé être le lac. Mais son personnage est peint sous un
angle tel qu'il est impossible de dire s'il est réellement
"au-dessus" du lac ? Ou plutôt au-dessus de la terre ? Ou carrément
étendu dans l'herbe ? Et puis, une autre fois, comment l'artiste
"sait"-il qu'il s'agit d'une "Adolescente", allongée sur une
causeuse ? Ses personnages ne sont d'aucun âge, d'aucun lieu, d'aucune
époque, d'aucune mode puisque presque toujours nus. Mais nus
sans exhibitionnisme, sans provocation, naturels et à l'aise : les
femmes présentent, au bas du ventre arrondi, un infime triangle, parfois
à peine ombré ; mais par contre, elles ont toujours de
très beaux seins galbés, lourds. Et les hommes proposent en toute
simplicité, leur apanage au repos.
Dans ce chapelet de négations, le terme "d'aucun lieu" n'est pas tout à
fait exact. Car Hadad titre ses œuvres
"Les pieds dans l'eau", "Avec elle", "Chez elle", "Dans le Hammam",
etc. Mais si ces endroits impliquent une quotidienneté, le décor qui les
situe n'appartient à aucune civilisation : l'artiste
semble prendre à son compte la phrase de Jean Hélion : "Faire un banc, un pied, une tête, ce n'est pas les décrire... c'est les faire surgir".
Et il fait surgir ses sièges avec la plus
grande sobriété, esquissés sans fioritures ; juste quelques lignes
doublant comme "Chez elle" la courbe oblique du corps ; œuf autour de
l'ovale de celui de "L'Adolescente" ; pouf sous la
silhouette ovée moelleusement étendue sur un drap blanc ; fauteuil à
angles droits pour une "Jeune maman" (assise) et son enfant, etc. Ils
ne sont en fait, pour l'artiste, que l'occasion de
couper le rythme des "murs" travaillés en de magnifiques plages
abstraites -hommage à, ou nostalgie, peut-être de ses créations
d'autrefois-, où il lèche de son pinceau, à petits coups gourmands,
le matériau ; suggère vibrations et luminosités, touches larges et
aérées, ou au contraire drues et impatientes ; malaxe enfin des
épaisseurs donnant à la peau son côté charnel... Bref, apporte
son éblouissante technique, son immense talent, sa verve chromatique
et son lyrisme pictural à créer sa peinture à la fois si tactile et si
visuelle !
Et puis, les miroirs qui ornent de
manière récurrente, les "intérieurs" de Hadad. Pas comme de simples
décors,
pourtant : comme les "moyens" de tronquer ses personnages ; mais
surtout d'exprimer un autre thème qui lui est cher : l'homme et son
double. Toujours différent de l'original, comme dans ce
tableau intitulé justement "Avec son double", où les fantasmes de
l'homme le font se voir avec deux sexes !... Ce décalage entraîne
l'artiste dans un questionnement psychologique "très" sérieux
sur son identité : serait-il donc, comme il a été demandé plus haut,
en permanence en proie au souvenir de ses déracinements ? Interrogation
à laquelle, avec un rassurant sourire bon enfant, ses
baigneuses plongeant dans la piscine, ses familles "Devant le
photographe", en somme tous ces gens "Chez eux", répondent : "Mais
voyons, tu es Abraham Hadad. Depuis si longtemps, tu nous
crées toujours dans l'urgence ; tu vis avec nous une vraie histoire
d'amour ; ton mot-clef est "sensation"... Et pourtant, nous savons bien
que nous ne sommes pas le "sujet" de ton œuvre ; que
nous ne sommes que des prétextes, que nos corps sont les symboles de
ta création figurative ; que la seule chose qui t'intéresse, à travers
ta poésie et ton humour, c'est l'action de peindre ! Et
malgré cela, tu nous peins si bien, nous sommes si "vrais", ne
t'arrête pas, surtout !""
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