Une fabuleuse et rare exposition a commencé au mois de janvier au MUSÉE D'ARTS BRUT, SINGULIER & AUTRES à Montpellier. Il ne me sera pas possible de la voir hélas mais Soizic a été mes yeux.
Voici ce qu'en dit Patrick Michel, Directeur du Musée d'Art Brut :
Un trésor caché
Découvrir une œuvre exceptionnelle dans un
grenier, plus de dix ans après le décès de son auteur, est certes un
événement, mais aussi un choc émotionnel d’autant plus que cette
dernière n’a jamais été montrée encore dans sa totalité.
Dans le
petit monde de la création autodidacte dont un réseau d’amateurs et de
collectionneurs assure depuis longtemps la promotion, peu d’auteurs ont,
comme Edmond Barrial, maintenu leur activité artistique à l’abri de
tout regard pratiquement jusqu’à la fin de leur existence. Grâce à la
visite fortuite de Jeanne Roualet au Musée d’Art Brut de Montpellier il y
a peu, j’ai aussitôt pris la décision de mettre l’ensemble de cette
œuvre en lumière.
Cette exposition présente une quarantaine de
pièces uniques (sur plus d'une centaine). Je remercie vivement Thérèse
et Bertrand Roualet de me les avoir confiées quelques instants, quelques
instants seulement…
Edmond Barrial (1926-2012)
Sculptures
Edmond
Barrial dit « Momon » est né au Mas Masseboeuf dans la commune du
Martinet en 1926, au coeur de la vallée de l’Auzonnet, dans le bassin
houiller d’Alès à l’entrée des Cévennes. Edmond, enfant unique, était
atteint d’une grave maladie invalidante qui l’empêcha de marcher. Il ne
put fréquenter l’école. C’est sa grand-mère et trois de ses voisins qui
se relayaient tous les jours pour lui apprendre à lire et écrire.
Dès
sa jeunesse, il fabriquait déjà toutes sortes de petits objets en bois.
Après le décès de sa mère alors qu’il n’a que dix-sept ans, et sa santé
s’améliorant, il est contraint de travailler comme mineur de fond mais
ne supporta pas les conditions de travail, humidité, poussière,
enfermement et fut redirigé au poste de lampiste.
A sa retraite, à
l’âge de quarante-sept ans, il donna tout son temps, « tous les jours,
des heures et des heures » à la fabrication d’objets, oiseaux, chars,
avions, personnages célèbres (Laurel et Hardy, John Wayne, Elvis
Presley…), façonnés en bois de châtaignier ou poirier qu’il allait
récupérer dans la montagne. La plupart de ces sculptures étaient
nourries de son imaginaire, de contes, de légendes ainsi que de la
culture populaire. De son vivant, il travaille dans son atelier éloigné
de la ville. Personne ne partageait les secrets de son labeur et son
entourage ne reconnaissait pas sa valeur.
Autodidacte
passionné, luttant constamment contre l’angoisse et la dépression,
Edmond fait partie de ces artistes singuliers aux frontières de l’art
brut. Son œuvre, « sans école », habitée d’une extraordinaire densité et
ingéniosité, est restée des années emprisonnée. Il est décédé en 2012
dans sa région natale à Saint-Florent sur Auzonnet.
Christian Noorbergen, critique et historien d'art en parle aussi :
L'imaginaire instinctif d'Edmond Barrial
Comme une respiration de vérité, l’œuvre singulière et crue d’Edmond Barrial (1926-2012) exorcise le quotidien, la vie passante, l’incurable maladie et les inévitables fatigues de la modernité. Chez lui, ce n’est pas l’ailleurs qui parle, ni l’intellect éduqué, ni la culture aux ordres, mais les plus puissantes pulsions vitales, et les dures énergies, âpres et intimes, du dedans invisible et caché. Edmond Barrial, dit Momon, très récemment découvert, fait partie des créateurs les plus forcenés, les plus implacables et les plus percutants, tant ils représentent les forces vivantes et cachées de l’art de notre temps. Son œuvre entière percute en profondeur l’art des marges, qu’il soit brut ou singulier. Comme une turbulence violente, en effraction vitale, cet art des hauts fonds est venu perturber l’histoire de l’art, laquelle ne se découvre vraiment que par ses remous…
L’art aigu d’Edmond Barrial, autodidacte absolu jamais atteint par le déjà des repères et des codes, bouillonne d’étrangeté. Il navigue dans le salutaire no man’s land du hors-sens établi. Momon, beau sculpteur, invente son art à partir des figures légendaires d’une inguérissable enfance, entités qu’il sacralise, mais également des sécrétions d’un environnement qu’il n’a jamais quitté. Et ses créations virulentes retrouvent l’impact fabuleux des signes vitaux de l’art primitif. Art des rires et des sueurs, des grottes intérieures et des secrètes meurtrissures : l’inaccompli de l’art maintient intacte la charge hétérogène des puissances imaginantes. Chez lui, le chaos veille. Sa constante vocation, intime et plus que discrète, le pousse à évacuer, dans la jubilation d’une matière quasi euphorique, toutes les surfaces de l’art qui aveuglent. Si la sculpture est son véritable territoire de création, quelques peintures de grand format signent chez lui l’impact proche et profond de la mère-nature.
L’imaginaire instinctif, que l’homme affronte d’abord en lui-même, met au-devant de la scène toutes les virtualités sous-jacentes, celles qui nourrissent la vie du dedans. Elles sont ici montrées en suspens, en plein vol, en pleine gestation. Œuvres étranges et obsédées, incroyablement denses, où la vitalité de l’artiste embrase à jamais l’inertie du quotidien. A chaque création, plutôt repère extatique de sa vie, l’homme des marges accomplit le meurtre salutaire du corps narcissique. Formidable terrien abrupt, patient et ingénieux, Edmond Barrial impose un art barbare exultant de sauvage santé, au poids immense de terre nouvelle et de magma à peine apprivoisé. Émerveillement d’être, en faisant apparaître, et continûment... Ces créations frémissantes et frénétiques au lourd faciès onirique corrodent l’espace et creusent l’énergie érectile de ces silhouettes incantées et de ces pantins magnifiés, qui œuvrent tous en fort rituel d’apparition. Chez lui, les yeux sabrent l’étendue, car ils naissent des confins du mental.
Féérie et magie s’étreignent sans fin dans ces figures animales et humaines qui peuplent de leur humanité une armée de joyeusetés crues et insolentes. Il allait lui-même choisir son matériau d’art privilégié, le bois. D’abord celui du châtaignier, dur et imputrescible, mais aussi celui d’arbres fruitiers, dont le poirier. On retrouve alors, toutes créées en bois de ses alentours, les impressionnantes identités premières d’une culture partagée, celles du mineur local (son terroir archaïque et vital), du paysan, du berger, du soldat, voire de l’haltérophile, tous accompagnés du bestiaire intemporel d’animaux fantasmés, du tigre à l’aigle, ou du rhinocéros au grand crocodile. A noter que le petit crocodile, inoublié, existe aussi… Et Momon n’oublie pas les attelages devenus ludiques de la vie paysanne environnante. L’impact immédiat de ses sidérantes sculptures laisse cependant entrevoir, passé un premier regard souvent stupéfié par l’intensité de la présence créée, de fins détails qui, ici et là, oxygènent l’ensemble. Et l’art vit de ces braises chaudes !
Les personnages célèbres, réels ou imaginaires, d’Elvis Presley à Blanche Neige, signent une réelle vive ouverture au monde, malgré son humilité et sa discrétion proverbiale. Il a en effet vécu totalement refermé sur lui-même, au point que ses voisins ignoraient ce qu’il faisait dans le secret toujours protégé de son petit atelier. Il a d’ailleurs surtout créé à la fin de sa vie. Son œuvre entière a failli être brûlée après sa mort… Elle n’a été retrouvée que quelques années après sa disparition, presque par hasard, dans une petite exposition locale, grâce au regard acéré d’un couple de visiteurs lucides et admiratifs...
Et un dernier texte : Edmond Barrial mineur de fond, toujours de Patrick Michel :
Sur cet artiste secret, on sait finalement peu de choses, sinon des témoignages lacunaires et empreints de pudeur, à son image. Pourtant, au contact de son œuvre, apparaît un homme fort, volontaire, sensible, doté d’un imaginaire foisonnant. Son père, originaire d’Ardèche, était venu travailler dans les mines de charbon du bassin houiller des Cévennes, alors en plein essor et recrutant massivement une main-d’œuvre venue de toute la France et de l’étranger. Il épousa une habitante de Cessous, et le couple s’installa au Mas Cluster, anciennement demeure du célèbre mathématicien Antoine Deparcieux (XVIIe siècle).
Edmond Barrial vivait en contact étroit avec la nature, qu’il observait avec une grande attention. Une fois son activité professionnelle accomplie qu’il occupait jusqu’à la fermeture et la démolition de la mine en 1975, il part ensuite à la retraite à l’âge de quarante-sept ans.
C’est à ce moment-là qu’il conçoit et construit lui-même sa maison, puis qu’il entreprend son œuvre artistique. Cette passion lui permet d’échapper aux réalités du monde du travail qu’il a connues, aux bouleversements sociaux qui l’ont conduit à l’inactivité et au désespoir.
Toujours avide de créer, il cherche en permanence des matériaux et puise des idées dans les imagiers. Ses sculptures le hissent hors d’une mélancolie persistante. Ses tableaux, peints sur des supports de fortune sont encadrés de sculptures prolongeant leur sujet, très colorés, riches en détails, et témoignent de son amour profond pour la nature. Ses sculptures traduisent quant à elles sa volonté de donner vie aux légendes et aux récits de la culture populaire.
La plupart de ses sculptures – personnages ou animaux – mesurent entre 60 et 80 cm. Mais deux pièces maîtresses se distinguent par leur taille et leur sujet singulier : Le Carrosse (120 × 50 × 50 cm, 50 kg), creusé, buriné, rehaussé de touches de peinture et de vernis ; Le Carreau de la mine, sa seule œuvre véritablement publique. Edmond Barrial l’avait offerte à la CGT du Martinet au moment de la fermeture des mines. Elle représente divers éléments du site – chevalement, sous-sols, manifestants, chevaux, wagons… – et demeure aujourd’hui l’unique témoignage de son travail, précieux pour les habitants de la vallée de l’Auzonnet, désormais silencieuse.
LE SITE DU MUSÉE
LE MUSÉE ET LES GRIGRIS DE SOPHIE
(cliquer)
MUSÉE D'ARTS BRUT, SINGULIER & AUTRES
1, rue Beau Séjour
34000 Montpellier
Tel. : 04 67 79 62 22
Jusqu'au 26 avril 2026 !
Ne manquez pas cette exposition, moi elle me fait rêver !
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