C’est un endroit à l’abri du temps. Ce minuscule hameau, qu’on appelle
Les Montées, est un pays à lui seul pour les jumelles Ambre et Aelis, et
la vieille Rose.
Ici, l’existence n’a jamais été douce. Les familles
travaillent une terre avare qui appartient à d’autres, endurent en
serrant les dents l’injustice. Mais c’est ainsi depuis toujours.
Jusqu’au
jour où surgit Madelaine. Une fillette affamée et sauvage, sortie des
forêts. Adoptée par Les Montées, Madelaine les ravit, passionnée,
courageuse, si vivante. Pourtant, il reste dans ses yeux cette petite
flamme pas tout à fait droite. Une petite flamme qui fera un jour brûler
le monde.
Avec Madelaine avant l’aube, Sandrine Collette questionne
l’ordre des choses, sonde l’instinct de révolte, et nous offre, servie
par une écriture éblouissante, une ode aux liens familiaux.
Madelaine avant l'aube a obtenu le prix Goncourt des Lycéens 2024.
Quelques extraits ...
C'est une des rares fois depuis des semaines où il y a du soleil. Un
soleil pâle et glacé qui ne donne pas de chaleur mais la lumière est
jaune et douce, une lumière qui change le monde, le regard que l'on
porte sur lui, les choses qu'on y fait. La terre gelée a des reflets de
fleur.
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Madelaine pleure de rage, de dépit, d'impuissance, ce sont des larmes
tout de même. Dans les bras des sœurs, elle s'abandonne. On l'embrasse,
on l'apaise. On la consolide. Nous, nous n'avons que les coups et
l'entêtement à nous redresser pour nous rendre forts. Nous observons ce
tout petit univers que forment les femmes entre elles, que nous leur
envions, nous aussi nous aimerions que l'on nous console, quand la vie
nous accable, nous l'espérons de toute notre âme. Mais personne ne
réconforte les hommes. Ils n'en ont pas besoin. Nous sommes dévorés par
ce devoir de puissance, obligés d'être invulnérables, de refouler nos
peurs et nos désespoirs au fond de nos ventres. Nous crevons du manque
d'amour.
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Les fugues de Madelaine sont des heures bleues. Ce bleu est la couleur
du bonheur, dit Rose. C’est le ciel qui promet, c’est l’eau qui nous
désaltère, c’est un reflet sur un nuage qui nous fait sentir étrangement
bien. Alors je suis d’accord pour le bleu. Celui des fleurs sauvages.
Celui de l’iris de Madelaine quand elle me regarde et qu’elle se met à
rire, et que son rire ressemble à la rivière là où il y a la petite
cascade, avant d’arriver au Basilic, quand nous sommes déjà loin d’ici.
Je voudrais dire à Rose, les jours où nous rentrons trop tard, que c’est
à cause du bleu que nous sommes partis, c’est le bleu qui nous appelle,
peut-être que l’horizon aussi à cette couleur. Nous marchons côte à
côte et nous écoutons le monde. Seul le bruit de nos pas sur les
feuilles du sous-bois nous rattache à la réalité - sans quoi nous
volerions, tels des oiseaux fugueurs, nous irions haut dans le ciel et
nous aussi nous aurions des ailes bleues. Personne ne sait jusqu’où nous
allons. Nous ne sommes plus là.
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L'absence des fils s'est installée lentement, Rose a pris l'habitude,
comme quand on perd un chien : les premiers jours, on l'entend encore,
on pense qu'il va surgir dans nos jambes avec sa bonne tête de chien et
ses yeux tendus quand on prépare la gamelle. Au bout d'un certain temps,
une semaine ou deux ou plus, on a arrêté de guetter les bruits de sa
présence. Un peu plus tard encore, on oublie qu'il y a eu un chien dans
cette maison-là. Rose, c'est pareil avec ses fils. Cela a pris plus de
temps qu'avec une bête pourtant c'est la même chose, ils se sont floutés
dans sa mémoire, elle a cessé de les attendre. Rose se met en colère si
on le dit de cette façon mais : je crois que cela s'est fait en
douceur. Seulement l'absence, ce n'est jamais doux. C'est juste le
temps. C’est comme ça. On peut bien ne pas être d'accord, le temps mange
tout, les bonnes choses et aussi les mauvaises. Il a grignoté le
chagrin, grignoté les absents.
Moi je suis là et je ne partirai pas. La différence avec les fil
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Je connais bien son profil buté, ses yeux qui foncent, l'éclat de
ses pupilles.C'est ce que j'aime en elle, son entièreté, sa façon
d'ouvrir des brèches.Si cela ne se fait pas par la douceur, cela passera
en force.Oser, murmure-t-elle, et elle se tourne vers moi, je ne dis
rien bien sûr.
Je le sais, ce sont les femmes qui se révoltent. Dans tous mes
souvenirs depuis que je suis ici, seules les femmes ont parfois levé la
voix, ont levé une fourche ou un bâton pour défendre la simple
possibilité de vivre.[...]Les hommes , eux, se plient.ils s'habituent à
tout.Ils ne veulent pas mourir.
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Ce monde n offre ni promesses ni certitudes, en dehors du fait que nous
mourrons sans doute trop tôt, nos existences sont courtes, sauvages,
éreintantes.
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Simplement il ne faut pas être enfant dans cette vie, il faut grandir, vite.
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Chaque année en vaut dix quand chaque jour est une épreuve pour vivre.
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Et c'est cela la vie, crever ensemble sans autre solution, sans Dieu
pour sauver le monde, un Dieu qui a déserté depuis longtemps cette
région hostile. Les plus forts gagnent le droit de regarder mourir ceux
qu'ils aiment. Les plus forts volent les plus faibles pour vivre encore
un jour.
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