Les Grigris de Sophie ce sont bien sûr des broches, des colliers et des sacs … mais c’est aussi un blog !

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Mais c’est aussi un blog ! Un blog dans lequel je parle de CEUX et de CE que j’aime …
HHHHHHHHHHHHHHHHHHHH
Vous trouverez ici des artistes, des lieux insolites, des recettes, des films, des expositions, des musiques, des spectacles, des photographies d’amis ….
Tout ce qui rend la vie meilleure, tout ce qui rend ma vie meilleure !

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lundi 8 juin 2015

FRANCK BARRET VU PAR APOLLINE ET JEANINE RIVAIS

 ÉTÉ 2011 ...









Pour accompagner les photos d'Apolline voici un texte de Jeanine Rivais écrit suite à une  visite faite en octobre 1997 :

LE MONDE OUBLIE DE FRANCK BARRET,SCULPTEUR  

Autrefois lieu de mysticisme, d’inspiration et de convivialité, LE MUSEE DE MODELAGE de FRANCK BARRET appartient désormais à la poussière, aux araignées et à l’oubli.

Pourtant, il semble que la vie et le rayonnement de ce paysan y aient été, depuis toujours intenses puisque, dès l’âge de 5 ans, il se vit confirmer “par des soldats africains”, sa “puissance mystérieuse”. Immense, également, attendri, mêlé d’un brin d’admiration et de scepticisme un peu apitoyé, le souvenir qu’il a laissé dans les mémoires de gens venus parfois de très loin, et qu’il a guéris ou enchantés. Car, à l’origine, il ne mit sa médiumnité qu’au service d’autrui, toujours pour “faire le bien” : Ainsi affirmait-il avoir rencontré Hitler sur l’escalier aujourd’hui disparu de sa maison alors mangée de lierre ; et avoir refusé tout net son fluide parce qu’il était négatif ! Avoir dissuadé son fils de continuer les courses cyclistes parce qu’il lui suffisait, pour le faire gagner, de “faire tomber” ses concurrents, etc.

Racontait-il sous cette forme ces épisodes ? Les racontait-il, d’ailleurs, réellement ? Ont-ils été embellis, colportés voire créés par le bouche-à-oreille ? Qu’importe ! Les visiteurs de naguère sont sûrs de leur mémoire, comme de sa verve et de sa bonhomie ! Ils s’amusent encore de son rire sonore lorsque, entrant dans son étrange lieu, un enfant poussait un cri en se trouvant nez à nez avec un gigantesque gorille ; de sa faconde lorsque, commentant son oeuvre si singulière, il évoquait ses visions ; de ses airs mystérieux lorsqu’il faisait mine de ne pas vouloir répondre aux curieux qui lui demandaient : “Pourquoi Lourdes ? Pourquoi Savorgnan de Brazza ? Un extra-terrestre ?" Etc.

 Car ces thèmes, ces personnages et bien d’autres, se côtoient dans les deux pièces humides dont il avait fait, pendant une quinzaine d’années, le réceptacle de ses oeuvres !

Franck Barret appartenait, en effet, aux créateurs médiumniques, “entendant des voix” au milieu de leur sommeil, “obligés” de se lever pour pétrir l’argile (qu’il allait chercher nuitamment dans des “caches” apparemment dangereuses, d’où l’inquiétude permanente de son épouse) ... Et, d’après ses dires, il n’avait que peu d’initiative dans la conception des personnages ou des animaux qui émergeaient de ses transes : Ainsi, sa première vision “picturale” (certifiée par un document de la gendarmerie de Sainte-Foy-la Grande) concernait-elle Lourdes : la moitié de la pièce du fond de son musée représente donc ce site. Mais le plus curieux est la disproportion ou plutôt l’absence de proportions entre ses divers éléments : Ainsi, l’enfant qui fait la quête et la Vierge sont-ils grandeur nature. Mais la montagne, les téléphériques... la basilique même, sont minuscules, parce que “le Maître” lui avait intimé l’ordre de les réaliser ainsi ! N’affirmait-il pas à un journaliste contemporain de sa création : "Un engin s’est posé en face de la ferme, de l’autre côté de la route. Il avait la forme d’un oeuf. En sont sortis deux petits bonshommes qui sont venus vers moi ! “Qui êtes-vous ?” leur ai-je demandé ! _Vous avez demandé à nous voir, alors nous sommes venus”. Je leur ai fait visiter mon musée, en leur donnant toutes les explications possibles. Ils étaient très intéressés. Je leur ai demandé leur âge : “40 ans”, m’ont-ils répondu. Mais chez eux, on vit jusqu’à 140 ans. Ils sont remontés dans l’engin, et sont repartis... L’un d’eux figure, depuis ce jour, tel qu’il l’a vu, dans la première salle du musée !

 Cette toute-puissance du Maître explique sans doute l’extrême mélange des sujets installés côte à côte : On se dit : “Ce sont de vrais oiseaux, naturalisés !” Pas du tout ! Ils sont en terre, peints dans des couleurs presque conformes à la réalité... Un aigle immense sur son bâton se trouve devant une chauve-souris vampire qui vole devant l’extra-terrestre, et derrière le missionnaire aux mains croisées sur une fleur de lys...

Et se pose une fois de plus le problème de “comprendre” cette création de gens simples ; lisant peu ou pas ; n’ayant jamais voyagé ; exécutant sans même penser à s’y soustraire, d’après des “ordres” évidents pour eux, des oeuvres hors de leur quotidien et de leur culture ; n’envisageant à aucun moment de les vendre ou de s’en séparer...

Appeler son lieu “Musée”, et l’ouvrir au tout-venant comme il en avait l’habitude, impliquait par contre la volonté de Franck Barret, de partager avec autrui son monde imaginaire. Il est d’autant plus regrettable qu’il soit, depuis la mort de son hôte survenue voici une dizaine d’années, voué à l’indifférence et à la dégradation : parce que faites d’argile brute jamais soumise au four, les sculptures sont en train de se délabrer : le gorille s’est fendu en deux, les branchages se sont rabougris... Privés de leur légende, les fantasmes ont changé de sens : Le Fantôme de l’Opéra est devenu la Mort côtoyant l’explorateur ; et Vercingétorix (mais est-ce bien lui ?) enchaîné médite sans espoir devant l’Enfant Jésus définitivement alité...

Il faut désormais insister impudemment et payer un lourd tribut pour pénétrer, comme dans un tombeau, dans les pièces où, délaissée en attendant une probable destruction, dort dans la pénombre, l’oeuvre de Franck Barret. A la voir s’effriter, elle qui fut si vivante, vient en mémoire cette phrase liturgique, prononcée lors des enterrements : “Tu es poussière, tu retourneras à la poussière !” Quelle tristesse et quel gâchis ! Et l’on rêve de quelque musée décidant de jouer les Lord Carnavon, allant exhumer cette oeuvre, pour la transporter entre des murs plus amicaux... Réveiller la légende...

(*)On se rendait en famille visiter le musée de FRANCK BARRET, comme à Chartres on emmenait ses amis “voir la Maison de Picassiette”, ou dans la Drôme le Palais Idéal du Facteur Cheval... Tous les épisodes relatés sont des souvenirs évoqués par des parents de Michel Smolec, habitués naguère du lieu et du personnage, qui vivent dans un rayon de 50 km de PINEUILH (Dordogne) où se situe la maison de la famille Barret."
 
LE SITE DE JEANINE RIVAIS
              (cliquer sur le lien)
 

dimanche 7 juin 2015

FRANCK BARRET VU PAR JEAN VIRCOULON


Cet été il m'est arrivé quelque chose d’extraordinaire et de presque improbable ...
Je sortais du Musée Franck Barret et marchais avec Apolline au grès des rues de Sainte-Foy-La-Grande  . C'était jour de marché . Nous nous sommes arrêtées dans une librairie de livres anciens,  j'ai demandé au propriétaire s'il possédait un ouvrage sur Franck Barret . Silence étonné .
J'ai d'abord cru que cet homme n'avait jamais entendu parler de l'Art Brut.
J'ai expliqué et miracle, Jean Vircoulon, puisque c'est de lui dont il s'agit a connu l'artiste, a écrit un texte sur lui . Le voici aujourd'hui pour Les Grigris, c'est un texte long mais admirable qui mérite d'être lu dans sa totalité .




Franck Barret ou le pèlerinage immobile

par Jean Vircoulon

Article publié en septembre 1994, dans Le Festin n°15

" Le jour ne pénètre que rarement dans les deux grandes pièces de cette ferme proche de Sainte-Foy-la-Grande, mais leur obscurité caverneuse abrite des trésors. Toute une création foisonnante et généreuse est tapie dans l'ombre protectrice, qui tient à la fois du bestiaire et du manuel d'histoire. Franck Barret, pendant une quinzaine d'années, a insufflé la vie à ces centaines d'êtres d'argile, grenouilles et fauves, monstres et saints. Revenant dans ce lieu chargé de mystère, un fidèle du démiurge entr'ouvre les volets sur un monde suspendu.

Une maison de vigneron, le long de la route ; très vieille, en pierres sèches. Le lierre la recouvre ; il masque les fenêtres, il déborde en gros festons sur les tuiles disjointes du toit.

La maison comprend deux pièces, la cuisine et la chambre. De leurs destinations et des vies qu'elles abritèrent, subsistent seuls le carrelage rouge, les cheminées et le badigeon ocre des murs.

On y accédait par une grange emplie de vieilleries ; à droite se trouvait le seuil de la bâtisse, surélevé, un niveau ancien dont la raison est enfouie dans des mémoires qui ne sont plus. Au-delà, c'est le «Musée Barret».



Le peu de lumière donné par les fenêtres que le lierre occulte accroche une foule de créatures en terre sèche, dans l'attente du souffle des visiteurs. Sur cette incertaine création en chambre, Franck Barret allumait deux ou trois ampoules nues ; puis il parlait de son œuvre. D'entrée, on était saisi. Le Musée semblait indéfinissable : il sautait aux yeux, et l'on n'arrivait pas à l'englober dans une pensée construite. Tout se passait comme si les certitudes intellectuelles, les critères établis, on les avait laissés au-dehors, devant l'entrée de la ferme, à deux pas de la niche du chien et de quelques toupines mises à sécher, le cul en l'air, sur des piquets.

S'instaurait un vide du cœur et de l'esprit où Franck versait un discours, celui de son Œuvre.

Il lui donnait la forme la plus ample possible, avec des mots simples et beaux comme un tourillon d'argile humide lové dans sa main, et dont il aurait fait, en un instant, une belette ou une grenouille. Il vous le donnait, comme d'un enfantelet repu d'affection et qui vient trouver le sommeil dans vos bras...

Pourtant, ce discours de la création s'ouvrait sur la mort. Franck prétendait que lorsqu'il mourrait, ses créatures redeviendraient poussière : il avait fait œuvre de démiurge et il le savait. «Ce n'est pas la peine de filmer mon Musée, avait-il affirmé aux techniciens d'une télévision allemande, je sais pertinemment que rien n'impressionnera la pellicule.» Plus tard, il ne manquait pas de préciser : «C'est bien ce qui est arrivé.»




Franck est mort. Depuis, les créatures de ses songes restituent parfois l'écho de son verbe, né du calme apparent d'une conscience pure mais tourmentée, posée comme un rai de lumière sur les formes d'argile, vierge ou renard, ange ou dragon.

Récemment, je suis revenu visiter ce musée que la mort de son guide inspiré avait rendu au silence de la vie. J'ai cherché le regard d'argile des saints, des héros et des mille bestioles, jusqu'à comprendre que tous se jouaient de ma curiosité. J'ai passé la main sur la face du petit singe ; c'était une caresse affectueuse. J'ai recueilli un peu de poussière...

Nouvelle visite. Un pèlerinage vers mon enfance, images grises des films en 8 mm que tournait mon père. Cependant, le soleil s'impose, par plaques de lumière ; impression de pérennité, d'identité entre la projection d'un vieux film qui saute, mes souvenirs, et cette lumière qui maintenant enrobe la vallée, et perce les grands arbres aux alentours de la ferme. Ce paysage familier, je le revois sous les couleurs, que l'on disait rieuses, d'une carte postale chromo des années cinquante... Et le Musée, mystérieux, inattendu, invraisemblable pour nos yeux d'enfants ! «Oh, pensions-nous du modeleur, il a les mêmes jeux que nous en plus... en plus...» Mais ce plus nous échappait, et nous nous élancions à petits pas vers des conquêtes de gosses. Franck nous plaçait devant le groupe des grandes personnes : «Les petits, mettez-vous devant, vous y verrez mieux, et, ajoutait-il avec des airs entendus destinés aux parents, il ne faut rien toucher.» Nos mères s'empressaient de nous fourrer dans le cercle des adultes.



Nous buvions des yeux les créatures en tons de rouges, bleus, verts ; l'argent, comme une cuirasse de beauté, donnait aux formes simples le clinquant d'une parade foraine. Nous allions de surprise en étonnement : le système pileux des grands préhistoriques était de la barbe de maïs ou de palmier ; les frissons de l'aigle et les vibrations de l'air s'équilibraient, immobiles, dans le fin voile d'argile de ses ailes. Grenouilles vertes ou rouges, souris des champs, écureuil à l'argile bien lustrée, eux nous fascinaient, tellement plus que le monstre du Loch Ness. L'un de nous disait : «Oh, t'as vu...» et nul n'osait plus parler : le silence avait l'immensité de ce que nous ne savions pas exprimer... «Les petits insectes, je les fais avec de la croûte de fromage hollandais, disait Franck. Et pour les poils du grand singe, on a mangé des artichauts pendant quinze jours.» Par-dessus nos têtes, il s'adressait aux parents. Notre présence, au premier rang, sur un fond d'innocence insigne, sanctifiait les retrouvailles du guide inspiré et de son extraordinaire création.

Franck racontait.

La visite cheminait ainsi en mélangeant aux êtres d'argile des êtres de chair. On parlait du bout des lèvres et les conversations faisaient un vrai murmure. Franck poursuivait un discours qui devait exprimer sa philosophie de la vie, et qui me passait par-dessus la tête : un joli concerto pour créateur soliste.

Franck recevait un public de petites gens, venus en famille, parfois de fort loin ; une sorte de miroir magique des dimanches, aux reflets changeants, qui n'exprimait aucun critère de beauté, mais des coups de cœur. Épris de sensationnel, les petites gens méconnaissaient l'artiste et se contentaient d'une rencontre avec le visionnaire, le médium, le guérisseur. Le Musée concentrait tous ces pouvoirs, comme l'aurait fait le plus précieux des talismans. Parfois, avec un éclat particulier, s'arrêtait un visiteur hors du commun, prêtre, philosophe, journaliste ou critique d'art. Par ces contacts, Franck développa une expression verbale et charnelle de sa vision du monde, qui s'est enrichie au fil des visites, et que sa mort a fini d'éparpiller sur les créatures du Musée, ramassé sur lui-même, dans la maison fermée au soleil...




Un jour, ce devait être en 1960, Franck fixa sur le linteau de la grange l'enseigne que Lagardère, le peintre, avait réalisée : «Musée de Modelage.»

Ce fut sa grande époque.

Je n'étais pas revenu depuis sa mort. Je franchis le seuil. J'évite d'allumer ; l'ombre immobile borde les figurines d'argile. Ce sont des silhouettes, non pas des personnages, des ombres d'âmes, non des caractères... Pourtant, je me laisse gagner par leur calme presque étourdissant. Ce charme profond, je le romprai lorsque j'aurai savouré jusqu'aux limites du silence les arcanes de ce monde fossile.




Franck venait du jardin ou sortait du chai, l'allure nonchalante, la démarche un peu lourde d'un chat repu et satisfait. Il regardait ; sourire aux lèvres, il secouait les cendres de sa cigarette éteinte, et s'approchait. Il relevait son béret : «Bonjour, alors...» et la conversation s'engageait. Je ne lui ai jamais parlé d'agriculture, bien que ce fut son métier. Il travaillait un lopin de terre, il avait des vignes et du maïs dont il recueillait la barbe pour confectionner le poil de ses créatures. Non, nous parlions de ce qu'il connaissait, c'est-à-dire qu'il parlait et que j'écoutais. J'entends encore sa voix, j'ai gardé le souvenir d'un débit un peu traînant, d'une sonorité grasse, plutôt grave et chantante, rythmée par un accent qui infléchissait sa parole au gré de ses certitudes et de ses vérités, c'est-à-dire sans cesse.

Franck Barret ? Un méditatif, un homme plein des caprices et des tourments du monde. Il était une plage sereine où son œuvre se dressait comme autant de rochers d'argile. Je ne crois pas qu'il ait cherché à fuir sa condition : c'était un paysan heureux, d'autant plus heureux qu'il savait, de ses mains, exprimer ses désirs, voire son désir, sa foi et ses inquiétudes, dans l'ultime caresse du geste amoureux, dévolue au bloc d'argile humide...

Voici son œuvre, nue comme le roi du conte.

Pourtant, les habits dont il nous demandait de vêtir ses créatures étaient beaux parce qu'ils présentaient les couleurs de nos propres certitudes de nos propres inquiétudes.

Son œuvre, on ne pouvait lui échapper : «Tu vois disait-il, le Yéti, je l'ai mis en face de l'entrée. C'est exprès : tu pourras te placer où tu veux devant lui, il ne te quittera pas des yeux.»

Je repense à cette affirmation, je toise le monstre, et son regard lointain continue de me fuir... À l'évidence, lui a toujours ignoré le visiteur...

Je tire le loquet, j'ouvre la vieille porte. J'admire les allées bien tracées, minuscule labyrinthe, facile, trop facile, désorientant de facilité, et trop naïf pour ne pas fasciner, chemin à peine suffisant pour que deux personnes s'y croisent, bordé par un alignement de petites pierres blanches, et rouge du rouge des vieux carreaux soigneusement balayés.

J'entre.

Nos parents nous empêchaient de sortir de ces sentiers tracés : il n'était pas question de ce précipiter dans ce monde de rêve autrement que par le rêve. «La nuit, disait Franck, je suis en train de dormir. Je sens qu'il faut que je travaille. Je me lève, je vais au Musée, et je travaille. Je prends une boule d'argile, je la travaille, elle vient de plus en plus grosse, et quand je sens qu'elle a la taille suffisante, j'en fais la tête. Quand la tête est venue, le reste arrive tout seul... je ne sais pas ce que je fais, je suis comme endormi... je reviens me coucher. Le lendemain, je vais voir ce que j'ai fait.» Il parlait de son travail : «Minuit est une heure grave. Il peut se passer des choses.» Il rallumait sa gitane maïs ; une flamme volute bleutée. La saveur d'un silence lourd de sens... Il poursuivait : «Après minuit, je vais travailler ; je m'y tiens entre deux heures et cinq heures du matin... Enfin, ça dépend. Une fois, je n'avais plus d'argile. Je suis allé en chercher aux Caches, avec ma brouette, la pelle et la pioche. Ma femme était folle d'inquiétude. Je ne sais pas comment j'y suis arrivé, je ne me rappelle de rien. Cette nuit-là, j'ai commencé le Yéti.»

Cette histoire, combien de fois l'aura-t-il racontée ? Elle disait ses efforts, sa fougue, sa passion : un jour, n'avait-il pas extrait l'argile à mains nues, comme s'il avait voulu l'arracher à l'immobile d'une grotte où elle reposait depuis des millénaires ? Une fois, Alice, sa femme, l'avait accompagné. À gravir les pentes raides, on prend la suée froide. On s'emmitoufle dans sa veste, et l'on s'enfonce dans l'ombre humide de sous-bois. On souffle comme une vieille forge jusqu'aux abords de la grotte. En sorte que le plus restreint des gamins arriverait là-haut avec l'estomac comme une corbeille vide. La grotte s'ouvre à flanc de falaise. Franck s'était encordé. Alice avait eu peur : èJe ne veux plus venir avec toi», lui avait-elle dit. Franck se fit accompagner, de temps à autre, par son neveu.

Les Caches étaient alors auréolées de mystère : n'accueillaient-elles pas les rendez-vous amoureux et les réunions louches des mauvais garçons ? On le disait, et il était si simple de le croire. Pour rien au monde, les braves gens n'auraient franchi ce voile de fumée sulfureuse qui, à leur sens, barrait l'entrée de la grotte. Dans l'argile que Franck rapportait subsistaient les radicelles d'une peur vive, profonde et lointaine comme la nuit des temps.



Alice Barret évoquait les multiples expéditions entreprises pour rapporter l'argile. Elle en frémissait encore : «Une nuit, il s'est levé, et il est parti chercher de l'argile ; oh, je dis, j'avais peur, on peut l'étrangler, là-bas, que personne ne le saurait. Je lui ai dit, tu pourras y aller quand tu veux, mais pas la nuit.» À côté de son mari, elle secouait la tête dans un geste de tendre dénégation, émue, partagée entre la joie et le frisson de l'inquiétude.

C'était sur le pas de la porte, en attendant qu'une fournée de visiteurs laisse place à la fournée suivante. On entrait. On se bousculait à pas feutrés, on chuchotait. On s'avançait dans les chemins du Musée, ligne de vie dont les efflorescences aboutissaient à des impasses gardées par des chefs-d'œuvre. À droite s'ouvrait une première impasse. Franck s'y tenait, près d'une cuisinière enveloppée d'émail marron, qui occupait la place du foyer. C'était son bureau.

Là, il préparait les colombins d'argile, il façonnait les petits modelages et il les peignait. La cuisinière-bureau porte encore quelques lettres, des coupures de presse, deux ou trois pots de peinture, un pot de colle, des crayons, des pinceaux et un ancien catalogue de la Manufacture d'Armes et Cycles de Saint-Etienne. Ficelé au tuyau, un squelette de nid abrite un squelette de corbeau. Dans un angle repose une perruche verte, grandes orbites vides, sèche, déplumée.

Un jour, par mégarde, je l'ai faite tomber. «Il faut que tu ailles la chercher toi, et que tu la remettes exactement où elle était. C'est pas parce que j'y crois, mais il faut la remettre exactement à la même place, on ne sait jamais.» Sa voix était un petit ruisseau de voix, il était gêné.

J'ai pensé que l'équilibre de son univers le dépassait. «Tu sais…» commençait-il, et le discours se dirigeait vers des horizons d'où Franck serait un jour absent...

À petit pas, je continue de m'avancer dans ce qui fut sa ligne de vie. Je regarde les créatures immobiles, je retrouve les échos de nos conversations d'hier.. «Tu sais», disait-il... je revois son visage placide, sa bonhommie ; je sais la certitude avec laquelle il décrivait ses personnages, je sais leur beauté naturelle, je la constate, et elle m'émerveille.

Un après-midi, j'ai suivi la course du soleil trop rare sur les paysages du Musée, avec l'infinie tristesse d'utiliser de grands mots pour exprimer des émotions profondes et simples. J'ai regardé ce Charles VI devenant fou en Pan 1392, sa première œuvre, naïve et presque fanfaronne, posée sur la cheminée de ce qui fut une chambre, j'ai regardé l'homme préhistorique, trop sec, et dont le thorax s'affaisse : le temps a ridé les créatures de rêve. Je chantonne le premier air qui me vienne en tête : «J'ai descendu dans mon jardin, pour y cueillir du romarin.» Et la suite se perd dans les abysses du Musée, ou règne le silence, et dont je n'ai pas conscience.

Franck se piquait de préhistoire. À l'entendre, un même mystère enveloppait sa propre création et celle du monde. Cette vérité première, il l'énonçait sans malice ni prétention, et le cours magistral qu'il délivrait, car c'était magistral, n'avait jamais autant de saveur que lorsqu'il lui donnait pour cadre ce coin de jardin qui vient toucher le poulailler.

Franck Barret n'expliquait rien, il se contentait de raconter. Tout avait commencé, comme une adresse à son fils premier-né, par l'envie de chanter un hymne à la vie. Franck s'est allongé un instant sur les talus du monde, le temps de fondre les rythmes saisonniers du travail dans le plaisir pulpeux des jeux. «L'instant, disait-il, avait duré mille et une nuits...»

Il avait alors recréé le site de Lourdes : collines, vallons, grotte et basilique, foules d'argiles peintes en couleurs vives, encombrant les sentiers et les prés, débordant sur le parvis du monument. Bonhommes de terre que tord la douleur, vous accompagnez la Passion d'un Christ d'argile, et vos attitudes de terre figée expriment la ferveur exaltée de votre créateur. Franck n'était jamais allé à Lourdes. Il n'avait utilisé ni photographies, ni plans. Il affirmait s'être promené en rêve autour de la grotte, et l'avoir alors découverte avec la minutie et la précision dont témoignait le panorama. Fallait-il mettre en doute sa parole, au risque de refermer les trouées oniriques et subtiles qu'il avait ouvertes sur ces paysages fouillées ?

Funiculaire, maisons, avions, voitures, attelages, personnages multiples… la vie coule autour de la basilique comme la glaise avait giclé des mains de l'artiste.

Les questions techniques sur lesquelles butait le visiteur, il les balayait d'un revers de la main et son discours aurait pu se résumer ainsi : «J'ai rêvé, j'ai fait.»

Ce paysage miniature, éclairé par de petites lumières, donnait au visiteur l'envie de parler, de décrire, de prendre les mots comme les guides les plus sûrs pour suivre les minuscules foules bariolées sur le chemin de la Passion, en même temps, il réclamait un de ces longs silences où se clôt la difficulté d'être dans un monde si évident mais tellement lointain. Un visiteur avait chuchoté ce mot ingénuement extasié : «Oh, il a vu grand...»




Il n'existait pas de photographies montrant la maturation de l'œuvre, pas de brouillon, pas d'essais ratés. Tout était accompli, avec la force que seule une perspective «fataliste» peut donner à ce mot : l'œuvre sublime n'était qu'un songe exprimé dans les limites étroites de ces deux pièces au plafond bas. Pour les visiteurs qui arrivaient par cars entiers, dimanche après dimanche, Franck devenait un guide indispensable, de ceux qui connaissent si bien leur terroir pour l'avoir parcouru en tous sens que l'on finit par croire qu'ils sont apparus avec lui.

Il lui arrivait de refuser des cars, de peur que son petit Musée ne suffoque sous l'afflux des visiteurs. «Soyez gentils, pas plus de six ou sept personnes à la fois», demandait-il aux touristes, du pas de la porte. On s'agglutinait avec soin dans ces deux pièces achevées, qu'il était impossible d'imaginer en cours de remplissage ; et l'on ressortait persuadé qu'un mystérieux phénomène de génération spontanée leur avait donné cette stupéfiante plénitude.

Les dates d'apparition des grands personnages, il les avait inscrites sur l'épaule ou en haut de la poitrine, à côté de ses initiales : «F.B.», calligraphiées en majuscules anglaises. Il avait tout fait en une quinzaine d'années, de 1949 à 1964.

J'ai inventorié les créatures. C'était le début d'un «repérage» du Musée ; j'ai caressé l'idée de le cartographier, de lui apporter une sorte de carroyage intellectuel. Morceler son espace, frag- menter ses rythmes en éléments satisfaisants.

Vertigineux programme ! Un temps, j'étais parti pour le jauger ; j'en scrutais les moindres détails avec une admiration faussement naïve, jusqu'à rire des résultats possibles qu'amènerait une pareille démarche : à la limite, le rapport d'une quantité sinon d'une qualité d'émotion dégagée, par kilogramme d'argile pétrie ! Une sorte de calorie-étalon du cœur, dont l'unité, en argile irradiée, serait déposée dans je ne sais quel pavillon de Breteuil.

Le Musée nié, l'argile rendue en terre, l'œuvre se résolvant à l'épopée de son seul créateur... Cette idée m'était venue après la mort de Franck. Elle était restée diffuse, à peine consciente. Un temps, elle m'a aidé, en l'absence du guide, à meubler mes visites.

En vain, j'ai joué les iconoclastes, et je m'en réjouis : avec l'échec de cette tentative d'épuisement de l'Œuvre par une approche intellectuelle ont disparu, à mon sens, les qualificatifs de «morbide» et d'«hallucinant» dont on avait si souvent gratifié le Musée.

L'Œuvre regorge de tendresse et de naïveté : un beau jour, Franck est parti à la découverte du monde avec la foi d'un enfant qui, ayant ramassé sur la plage un joli coquillage abandonné par les flots, se prend à rêver des merveilles que l'océan recèle ; et ce jour n'a pris fin qu'avec sa mort. Christ de paix, hiératique, rameau d'olivier en main. Martien aux yeux bridés dont le pistolet fulgurant perd sa puissance à trop ressembler à un sèche-cheveux. Pithécanthrope attentif à une ligne d'horizon qui me dépasse : les trois premiers grands person- nages, datés des années 1952 et 1953, marquent une cosmogonie qui vous prend comme cette odeur fraîche de vie que la terre dégage après une averse. L'argent ruisselle, tunique argentée du Christ, Martien en combinaison noire cerclée d'argent. Le Pithécanthrope est nu, glabre, couleur d'argile... Fascinant voisinage.

Ces trois personnages, j'aurais voulu les charger de symboles, savourer leurs couleurs comme une gourmandise, imaginer, rêver, danser pour eux une danse du cœur et de l'esprit ; j'aurais voulu pallier les silences de Franck. «Tu sais...» disait-il, alors, j'écoutais... Les fenêtres barricadées filtrent les bruits lointains de la campagne. Elles sont à l'épreuve des flots de lumière. Je suis entré, j'ai refermé la porte du Musée, j'ai allumé les loupiottes. Je suis bien, l'arche est calfeutrée pour un voyage qui me lais- sera un jour échoué sur je ne sais quelle plage.

Je ne vois plus les murs trop proches ; le regard se perd sous les feuillages, occupé à distinguer la fleur en plastique de la branche de genévrier. J'aime ce fouillis végétal, reposoir de songes légers, au creux d'une après-midi privilégiée... Les bestioles se succèdent, hôtes étranges, repères fallacieux fixés dans un labyrinthe démesuré : ce réduit, deux pièces, s'ouvre sur les espaces infinis de la vie. Tout est en trompe-I'œil ; rien n'est ce qu'il prétend être. Jusqu'aux noms qui désignent quelques animaux d'argile : ils sont trop savants et trop hiéroglyphiques pour se laisser comprendre par le visiteur, alors que le modeleur, lui, a su dégager de l'argile douce les animaux de son arche. Tout se dérobe et s'ameute à l'abri de la rangée des petits cailloux blancs qui bordent les chemins.

J'ignore les principes qui ont présidé au remplissage du Musée. Quelques tableaux didactiques évoquent le règne animal: sur le mur nord, des insectes, puis des poissons. D'autres panneaux apportent un témoignage fragmentaire sur les temps géologiques. Rien n'est achevé ; à l'évidence, les tableaux ne peuvent être ni complets, ni systématiques. L'échelle est diverse, et si l'on veut n'en trouver qu'une, ce sera celle d'un regard complice, voire amical, celui du visiteur qui aura bien voulu accepter cette création offerte, le temps d'un passage. Alors, pourquoi l'éléphant n'aurait-il pas la taille d'une souris, pourquoi le crapaud ne dominerait-il pas le tigre ?

Les animaux de nos campagnes ont la part belle et leur taille naturelle : petits rongeurs, grenouilles, cingles, lézards, renards... Il y a peu d'oiseaux, mais ils sont admirables. Peut-être leur confection présentait-elle de sérieux problèmes techniques, et puis, comment les confier à leur élément, l'air, l'espace, comment les suspendre sur un souffle immatériel, et que le système soit suffisamment ingénieux pour échapper au regard, et solide, pour défier le temps ?

Le bestiaire mural évoque ces tableaux de lecture utilisés autrefois dans les écoles, ou bien les planches coloriées du Dictionnaire Larousse en deux volumes : ce sont des miroirs où l'appétit de savoir d'un enfant, immense, s'irise aux couleurs de son imagination.

Bien sûr, ces sources possibles des thèmes animaliers de Franck Barret, je les postule ; les pièces aux murs badigeonnés, les voici agencées en classe de rêve, dans la torpeur d'un matin d'hiver, toutes ouvertures closes, et le poêle ronflant sourdement.

J'imagine encore le silence ouaté, celui auquel la neige donne des résonances sèches et fraîches, pour mieux saisir la démarche quasi-initiatique de gamins, qui, allant à l'école, s'isolent momentanément du monde pour mieux apprendre à le connaître.

Pourtant, Franck n'a pas quitté les rives de sa Dordogne natale, et son grand voyage, assister à l'incessant changement des couleurs du jour sur l'horizon des collines proches, il l'a relaté dans SON Musée, avec un réalisme parfois douloureux, mais toujours empreint de tendresse.

Monde clos, œuf, arche, terre promise enfin obtenue... II m'arrivait de considérer les petits paysages du Musée comme les îles d'un archipel où seul le modeleur pouvait prendre pied.

Peu d'oiseaux. Mais l'aigle éclate de beauté, car il porte le défi du modeleur à son bloc d'argile.

... J'ai tenté de surprendre leur dialogue, mots chuchotés, échos affaiblis dans l'espace clos des deux pièces, comme une source venue sourdre du sol pour se perdre sous les fougères arborescentes d'un vallon...

Il y avait cette passion que Franck vouait aux chromes rutilants des motos et des voitures anciennes. Il possédait entre autres un cabriolet biplace, bas de caisse, époustouflant, rapide au possible, et sport en diable, dont il ne tirait jamais que le strict minimum. Un pas de sénateur lui suffisait, parce que c'était l'allure d'un paysan se rendant au marché de Sainte-Foy, ou gagnant sa vigne ; c'était l'allure «convenable». Sous la petite table supportant le panorama du vieux château de Pineuilh, Franck avait fourré deux cageots emplis de lettres que lui avaient envoyées les personnes en manque d'affection, de santé ou d'argent, de ces lettres qu'un guérisseur reçoit ; messages à destination d'une terre promise qu'il avait su peupler d'êtres épanouis, respirant enfin d'un souffle pur, et dont la douleur et la fragilité se résorbaient à fleur d'argile, dans leur écorce clinquante de couleurs vives.

Longtemps, j'ignorais sa joie de vivre. Les certitudes admirables dont il émaillait sa conversation comme on écosse des petits pois, ce n'est qu'après sa mort que j'ai su qu'elles exprimaient... qu'importe, elles étaient vraies, simples, discrètes, un parfum de vie, un reflet, un écho, tout ce qui fleurera bon Pair du temps, et presqu'inutiles, pour qui sait se contenter d'être...

Quant au Musée, il «était», il imposait non seulement sa présence, mais le respect, la précaution, «Attention, disait Franck, c'est fragile», et puis la crainte, «regardez, disait-il, c'est d'une force...» Un langage de terre douce, vocabulaire, syntaxe, magie de la distorsion, du voyage même accompli par la terre, de la profondeur des Caches à celle de nos âmes, et tous les qualificatifs qui rendront le Musée vrai, simple et discret, en un mot, présentable. Mes parents disaient : «Cet après-midi, nous irons voirie Musée de modelage», et nul n'en parlait, parce que voir était tellement plus merveilleux ! Alors, le Musée, je sais maintenant qu'il était l'une des certitudes admirables de Franck, une preuve, ma foi, presqu'inutile.

Lorsque j'ai commencé d'écrire ce texte, je suis venu souvent démêler ici l'écheveau de mes souvenirs. La laine que j'ai cardée était faite de mots que j'accumulais à foison, avec passion, je les ai beuglés, quand ils ne m'ont pas sussuré leur propre divertissement – avant d'expurger ceux qui me paraissaient inutiles, ceux qui appellent une vision, une odeur, un mouvement, un timbre de voix, et qui restent pourtant seuls, parce que suspendus au fil d'un souvenir que le temps a distendu. Je me suis méfié du Musée, comme d'un révélateur fallacieux. Le temps d'écrire ces quelques pages, plusieurs mois ont passé.

Franck est mort. Je me suis aperçu que le Musée pouvait accueillir tout ce qui m'est arrivé ; je n'ai pas rencontré d'émotion, de sentiment ou d'état d'esprit qui lui fussent étrangers. Un Musée fourre-tout, tel que Barret l'avait voulu, rêvé et fait.

L'Œuvre était fragile, chancelante, parce qu'elle avait versé, dès sa création, dans les ornières de la vie, d'une vie...

J'admirais que jusqu'à ce que ses forces l'aient abandonné, Franck soit venu ici, chaque jour, pour retaper, rafistoler, badigeonner une couleur plus vive sur la couleur fanée. Il était devenu ce qu'il n'avait jamais cessé d'être, le seul visiteur de son Musée."




**** Cet article a été publié en septembre 1994, dans Le Festin n°15
Archive : Franche Création

*** Les photographies (sauf la première qui m'a été donnée par Jean Vircoulon) sont  de Jean-Christophe Garcia


Souvenir de l'été 2011 ....

samedi 6 juin 2015

FRANCK BARRET AU MUSEE FOYEN DE SAINTE- FOY- LA- GRANDE


Eté 2011 avec Apolline nous faisons notre Périple annuel et partons à la rencontre des lieux d'Art Brut et des lieux insolites ....

Nous nous sommes arrêtées à Sainte-Foy-La Grande  pour visiter le Musée du pays Foyen où se trouvent maintenant les œuvres de FRANCK BARRET  .
Nous avions pris rendez-vous avec M. Masse qui a eu la gentillesse d'ouvrir le musée rien que pour nous et de nous donner toutes les explications nécessaires .





FRANCK BARRET

 A la limite de Pineuilh et de Saint-Philippe-du-Seignal.

"Franck Barret est né en 1909 dans la commune de Saint-Antoine-de-Breuilh, dans une famille de riches agriculteurs.
Issu d’une riche famille de Saint Antoine de Breuilh, Franck Barret se passionne pour le vélo, à l’adolescence il devient coureur cycliste amateur, un bon coureur régional, pressenti pour le tour de France.
Il fait partie des coureurs foyens qui s’illustrent dans les compétitions locales et régionales.
Il côtoie Jean Roturier, Robert Chouet, Robert Larignière, Marius Duteil, etc.

En 1934, lors d’une course à Saint-Emilion, il chute gravement, son guidon lui traverse le genou. Après 2 ans d’hôpital, grâce à sa volonté, à la surprise des médecins, il retrouve tant bien que mal l’usage partiel de son genou. Il adapte la pédale de sa bicyclette et reprend en amateur le vélo. Il ne fera plus jamais de compétition.
Il devient l’entraîneur de Georges Dupré autre gloire régionale après la deuxième guerre mondiale
Mais il faut travailler, ses parents lui confient une ferme au lieu dit «Goubières» à la limite de Pineuilh et Saint Philippe du Seignal. Franck y passera sa vie. il se marie et un garçon naît.

Comme beaucoup il aidera la résistance pendant la deuxième guerre mondiale
C’est après la guerre que Franck Barret se met à créer avec l’argile qu’il va chercher avec sa brouette dans une grotte « les caches » à quelques centaines de mètres du château de Bourgognade

Franck Barret était un artiste, ou plutôt il était LUI.

Il devient une curiosité puis une célébrité. Le personnage est truculent, bon vivant et intelligent. Il sait passionner son auditoire, un conteur né.

J’ai le souvenir de la dernière visite que j’ai faite de son musée vers 1973, j’avais dix huit ans, Franck Barret nous avait raconté ses visions, sa capacité à soigner, son don de médium, de rebouteux de l’âme humaine.. L’homme était passionnant, fin, intelligent, imaginatif. Il avait compris depuis longtemps qu’il pouvait exister, être quel

Son petit musée devient une curiosité, les journaux régionaux s’intéressent à lui, la télévision (Pierre Bonte), la radio lui rendent visite. Le Syndicat d'in itiative de Sainte Foy fait sa publicité, quelques sociétés savantes le contactent. Les nombreux visiteurs sont sa gloire.

Entre 1955 et 1960 il commence à faire visiter son Musée.

Celui-ci occupe les deux pièces du logement initial de la propriété (ferme datée de 1790, avec des ouvertures—portes et fenêtres– toutes petites). C’est un foisonnement de réalisations plus surprenantes les unes que les autres.

Quelques silex taillés, des reproductions en argile d’animaux de la préhistoire, un singe, la statue de Pie XII, le monstre du Loch Ness, la Sainte Trinité, etc.

Agé et malade Franck Barret décède en 1988."

 












"Le musée est fermé. L’œuvre sans son créateur n’intéresse plus personne à part ses proches.. Vingt ans passent. La poussière recouvre les objets, une fuite dans le toit provoque quelques dégâts. Les pièces restent closes, sans ventilation ni aération… L’humidité …. L’argile se dégrade lentement, s’effrite, quelques souris, rats, chats s’installent. Le temps fait son œuvre sous les toiles d’araignée et le lierre qui s’agrippe aux réalisations.

Contacté par la famille Barret qui désire vendre la demeure familiale, le Musée du Pays Foyen entreprend le sauvetage de la collection.

Les grandes pièces (plusieurs dizaines de kilos) ne supportent pas le transport malgré les précautions prises et les conseils du Musée d’Aquitaine. Nous avons sauvé ce qui pouvait l’être. Certaines pièces avaient déjà disparu…

On trouvera quelques renseignements sur la vie sportive de Franck Barret dans l’ouvrage de Denis et Jacques Reix : « champions cyclistes du pays foyen », édité à compte d’auteur en 2004 (consultable à la bibliothèque municipale de Sainte Foy) et malheureusement épuisé.

Son œuvre est évoquée dans la revue Le Festin n° 15 d’octobre 1994, par Jean Vircoulon et Christophe Garcia (consultable à la bibliothèque municipale de Sainte Foy) et bientôt sur les Grigris de Sophie !

Les éditions Taschen, dans le livre « mondes imaginaires », édité en 2007, d’ Angelika Taschen, Deldi von Schaewen et John Malzeis consacrent 4 pages à Franck Barret.


UNE CERTAINE CÉLÉBRITÉ

Pierre Bonte, animateur de « Vive la vie » sur Europe 1 et de « Chez nous en France » sur la 2ème chaîne de télévision (du temps de l’ORTF) était venu réaliser un reportage en 1976.


« ...j’ai travaillé vingt ans endormi dans mon musée, c'est-à-dire que je rêvais, je me levais la nuit et je refaisais mes rêves. J’étais soi-disant dans un état second, c’était un esprit qui s’emparait de moi et qui me faisait travailler……….Et un beau jour, en 1968, ce fameux esprit s’est dégagé de moi et je suis redevenu le cultivateur… »

Sud Ouest, le 9 décembre 1971 : « ...je ne suis pas fou, je suis médium... » Francoise Favretto, la journaliste, écrivait : « Qui est cet homme? un artiste? un névrosé se libérant de ses fantasmes par la création? un illuminé? un visionnaire? Un guérisseur? La foi s’allie en lui à l’émotivité et la naïveté. Il attend toujours quelqu’un qui puisse le définir... »

Les cahiers de l’étrange n°5 (sans date retrouvée) J.P. Blanchard écrit : « ...Comment comprendre cet homme qui lit peu, sort peu… à qui l’idée de vendre une œuvre n’est jamais venue à l’esprit? Pour lui tout semble si simple, il a reçu des ordres et ne les a pas discutés. aussi regarde t’il son univers d’argile avec, au cœur, la satisfaction du devoir accompli... ».

Dans le même article, à propos de ses dons de médium, Franck Barret précisait :

« quelle est votre méthode? »

« je m’adresse directement au Maître et, quand il veut bien m’exaucer, le malade est soulagé... ».

L’imformation artistique, n° 55, 7 ème année, 1957 ou 1958, Un article de Géo Sandry.

Guide de la France insolite. Claude Arz. Guide Hachette. 1990.

LA TECHNIQUE 

Son œuvre est originale et surprenante. On trouve dans le musée les documents qui lui ont servi de modèles (cartes postales de Lourdes, articles de journaux sur les ovnis, etc).

Franck Barret n’avait pas appris à modeler, il a donc improvisé; Ses réalisations sont faites de couches successives, montées sur des carcasses d’osier et de ficelle de batteuse pour les plus grosses pièces. Les œuvres ont été bâties sur place pour les plus volumineuses, fixées au sol par des barres de métal. L’argile n’a pas été cuite. Les pièces sont peintes et recouvertes de poils d’artichaut, barbe de maïs pour les chevelures et pelages divers.

Il imagine, rêve, crée à partir d’illustrations ramassées de part et d’autre. Son éducation catholique se retrouve plusieurs fois dans les thèmes choisis. Ses amis lui suggèrent de présenter ses créations. Il transforme une petite maison de 2 pièces en musée. En 15 ans toute la surface est occupée. Franc Barret se fait un plaisir de commenter les visites.

En même temps il se découvre des dons de «médium» et les utilise gratuitement au service de ceux qui font appel à lui.

Devant son œuvre nous sommes frappés par la vie qui s’en dégage, par la finesse des détails, que la pièce fasse quelques centimètres ou 3 mètres de long.

l’œuvre de Franck Barret est éphémère, sa technique démontre une méconnaissance totale des techniques habituelles mais aussi une inventivité diabolique pour résoudre les problèmes.

Franck Barret ne modélise pas, il ne sait pas. Comment partir d’une boule d’argile pour créer une personnage, surtout si le personnage fait 2 mètres de Haut?

une armature métallique est plantée dans le sol, un squelette en osier, noisetier et ficelle est bâti.

Une première couche d’argile établit le corps nu.

Les vêtements et les accessoires sont construits ensuite.

L’œuvre sèche lentement puis elle est peinte.

L’argile séchée, non cuite, est très friable, sensible aux variations de température et d’humidité.

Franck Barret est décédé en 1988 après une longue maladie.

Le musée ne sera plus entretenu. En novembre 2007, Monsieur Francis Barret contacte le Musée du Pays Foyen : « nous vendons la maison, vous avez 4 mois pour sauver les sculptures de mon père. ».

Certaines créations avaient disparu.

Comment faire avec des pièces qui font plusieurs centaines de kilos, qui ne passent pas par les petites fenêtres et les portes étroites?

Contacté, le musée d’Aquitaine propose une solution : faire un moule autour de chaque pièce et couler de la résine transparente. Impossible de trouver une entreprise apte à le faire dans le temps imparti ,mais aussi un budget insensé de plusieurs centaines de milliers d’euro.

Les photos montrent l’état catastrophique des sculptures. Nous avons sauvé comme nous avons pu, malheureusement beaucoup de pièces s’effritaient, tombaient en morceaux malgré nos précautions.

Oiseaux, rongeurs, lierre grimpant ont envahi le petit musée, gratté, rongé les sculptures. Les variations de températures ont déformé l’argile, décollant des morceaux. Certaines scènes étaient bâti sur un socle de pierres agglomérées à la terre, elles n’avaient pas résisté lors de notre première visite. En particulier la représentation sur plusieurs mètres carrés de la basilique de Lourdes et de son funiculaire vers la montagne.

Les créations ont été nettoyées, dépoussiérées, recollées, les couleurs sont celles de Franck Barret.

Nos remerciements à Claude Stroh pour ses archives et à Mme et M.  Francis Barret pour leur gentillesse.


LA RESTAURATION

Ce fut un travail long et frustrant.

De nombreuses sculptures étaient fendues, ne supportant plus l’abandon, les attaques des plantes et des petits animaux, les variations de températures.

Avant le déménagement chaque pièce a été emballée dans un corset de film bulle, de papier froissé et enfermée dans une cage de grillage.

Le sol a été creusé et les fixations métalliques tronçonnées.

Déjà, le simple fait de coucher les pièces et, de part leur propre poids, elles s’abîmaient.

Certaines pièces, construites sur place, ne passaient ni par les portes, ni par les fenêtres. Imaginez le yéti, 1m 95 de haut, plus de 200 kilos, le monstre du Loch Ness avec ses 5 m de long, etc.

Nous avons passé deux ans à restaurer, dépoussiérer, coller les différents morceaux, les pièces ont gardées leurs couleurs originelles.

Merci à Catherine, Carmen, Colette, Patrick, François, Serge, Pierre et ceux qui nous ont soutenus par une petite visite impromptue."




PHOTOS DU BLOG "LES CERCUEILS SONORES "

LE SITE DU MUSÉE FOYEN

 LE SITE DE HENK VAN ES

(cliquer sur les liens)


Musée du Pays Foyen
102 rue de la république
33220 Sainte Foy La Grande


L’exposition est visitable, uniquement sur rendez vous au 142 rue de la république
le mercredi soir à partir de 20h 30,  le samedi après midi de 14h à 18h et le dimanche.
téléphoner au
05 57 46 59 73          
06 75 70 35 34
06 28 37 73 63

Le musée a édité une plaquette, plus complète, en couleur, de 26 pages, en vente à l'Office de tourisme de Sainte Foy  ou bien adresser un chèque de 15 € (frais de port compris) libellé au nom de musée du pays Foyen