Aujourd'hui sur les Grigris un texte de THIERRY DELCOURT sur un fusain d'ODILON REDON
Fusain et craie noire sur papier jaune 34x27 - Réalisé vers 1878 – 1880 Musées royaux des Beaux-Arts - Bruxelles
"Ce dessin énigmatique et austère fait partie des ‘Noirs’ du peintre Odilon Redon.
Les Noirs constituent une longue série de dessins, gravures et
lithographies épousant les mêmes caractéristiques : étranges, sombres et
provoquant la réflexion. Ils ne sont pas dénués d’humour et même
parfois de cocasserie. Ils évoquent le travail en clair-obscur des
grands maîtres flamands mais surtout les gravures de Francisco Goya et
particulièrement les ‘Caprices’ que Redon avait pu apprécier.
« Le noir est la couleur la plus essentielle. » Ainsi s’exprima
Odilon Redon dans ses considérations écrites ‘A soi-même’. Il explora
cette expression du noir pendant vingt ans.
Ces sombres réalisations sont d’autant plus étranges qu’elles font
tache noire dans une œuvre très colorée, empreinte d’une douceur de
vivre et même d’une apparente candeur pour qui la regarderait un peu
trop rapidement.
De 1870 à 1890, Odilon Redon mène de front une peinture lumineuse,
considérée comme symboliste, spirituelle, entourée d’un halo de mystère
qui lui vaut sa notoriété grandissante et ces Noirs, tentant d’exprimer
sous une autre forme le monde étrange de Redon, inquiet, empreint du
doute existentiel qu’une croyance ne peut suffire à combler.
Cet ascète de la peinture, qui a vu la naissance du vingtième siècle
puisque né en 1840, il meurt en 1916, reste partagé entre une peinture
rédemptrice, magnifiant une nature aux accents mystiques, et ses dessins
solitaires, sans illusion, dévoilant le néant derrière l’agitation
humaine. Ces Noirs expriment, par la présence insistante d’un œil
écarquillé, la perplexité du peintre face à l’étrangeté et à la solitude
inhérentes à la condition humaine.
A plusieurs reprises, Odilon Redon représenta le Christ, mais ce
dessin de la fin des années 70, par sa force et son mystère, est
particulièrement intéressant. Le fusain et la craie noire ont obscurci
un papier jaune qui, avec le poids des années, a pris une teinte
mordorée accentuant la part sombre de ce clair-obscur, déjà très
présente à l’origine.
Que suggère ce Christ et qu’a voulu exprimer Odilon Redon ?
Un visage, presque un masque, s’extrait péniblement de l’obscurité.
C’est un visage fin aux arêtes vives et saillantes, pour moitié éclairé
par une lumière indigente. Il est dévoré par des orbites creusées,
occupées par des yeux noirs surdimensionnés.
L’apparition d’un visage et de son regard éperdu émergeant d’une
caverne ou d’un tombeau semble dire l’ultime appel. Il n’y a pas de
corps, ce serait inutile, mais juste un buste à peine deviné dans
l’ombre noire estompée.
Le front est plissé, repoussé et rétréci par la béance des orbites
mais aussi piqué par la seule épine pointée vers lui, accentuant la
dimension du souci.
Les lèvres apparaissent sans contraste, exsangues. Elles barrent une
bouche qui pourrait parler mais a choisi de se taire. On y perçoit
l’amertume, le reproche voilé et surtout la désillusion.
Mais avant tout, le regard domine la composition. Il est improbable
et intouchable, absent au spectateur. Il semble tout entier dévoré par
ce qu’il voit ou tente de voir. Il indique une absence autre, celle du
dieu imploré. C’est un visage visionnaire, en attente, et même au-delà
de l’attente, en tous cas hors d’atteinte pour le spectateur comme peut
l’être celui de certains patients hallucinés.
C’est aussi le regard d’une déréliction, au-delà de la mélancolie,
renforcé par la composition écrasée qui fige le sujet en bas et à droite
en lui inclinant la tête dans une insistante profondeur
d’enfouissement.
Odilon Redon a certainement recherché cet effet particulier, à
l’opposé des postures mélancoliques qu’il exprime dans de nombreux
dessins. Dans ceux-ci, il impose la présence de la douleur en occupant
l’espace de la composition et en renforçant l’effet de présence
douloureuse par l’inclinaison opposée à l’axe de la construction.
Le regard de ce Christ, retourné et indiquant un sommet infini, voit à
la fois au-delà, porté vers le Très-Haut et à l’intérieur de soi, comme
l’indiquent les pupilles noires et dilatées dans la profondeur des
orbites creuses.
C’est en tous cas un regard dévoré par ce qu’il voit : peut-être le
vide à la place du dieu imploré. Odilon Redon pose donc cette énigme de
la mort du Christ abandonné des hommes et d’un père improbable.
Seule la couronne d’épine rayonnante auréolant le visage indique la
référence au Christ. Sinon ce pourrait être ‘rien qu’un homme’, et même
un autoportrait, car l’on sait qu’Odilon Redon traversait alors une
période sombre comme en vivent les humains face aux épreuves terrestres,
entre perte, abandon et mort.
Odilon Redon, par ce dessin, semble poser quelques questions :
S’il existe un dieu, est-il bon et miséricordieux ?
Peut-il sauver l’homme de sa condition de souffrance et de solitude ?
Ou bien n’y a-t-il qu’un vide, un néant en lieu et place de cette construction humaine dont la croyance rassure ?
Le visage va-t-il être englouti ou se pourrait-il qu’il émerge, acceptant sa contingence ?"
LE SITE DE THIERRY DELCOURT