Ludovic Duhamel (Directeur de Publication du magazine Miroir de l’Art) a écrit un texte que j'aime beaucoup sur Nathalie :
Les yeux. Voilà ce qui attire l’attention au
premier contact. Deux mystères fuligineux, profonds comme des abîmes de
solitude. Deux trous noirs qui absorbent la lumière alentour. Deux points
d’interrogation qui vous dévisagent et vous prennent à témoin de l’infortune
dans laquelle un destin contraire les a entrainés.
Au bord de ce regard hypnotisant, une ombre
charbonneuse, le lit d’un ancien torrent, indique que les larmes ont ici
abondamment coulé. La joue est encore humide, la détresse palpable, subsiste
encore un peu d’hébétude, un zeste d’incertitude... Par bonheur, l’orage au
loin s’en est allé, les coups de tonnerre, les grondements, les éclairs
appartiennent désormais au passé.
Du visage penché sur de vieilles souffrances,
du corps recroquevillé sur lui-même qui s’abandonne ingénument au temps qui
passe, qui se pelotonne contre le corps d’un autre semblable, irradie quelque
chose qui s’apparente à l’espoir insensé d’une existence enfin délivrée des
tourments qui l’ont jusque là ruinée. Personnifié, là, devant nous, l’abandon
total, le don de soi - une sérénité profonde qui vient défier les lois humaines
et leur cortège de calamités. Il y a dans cette sculpture, outre
une infinie tendresse, la promesse formelle de ce qu’il n’adviendra plus à
l’avenir rien de définitif, rien de tragique. Les lendemains s’envisagent
dorénavant avec confiance, le plus dur est à jamais derrière nous...
Chaque personnage ici se laisse donc couler
en des profondeurs intimes qui le rendent certes vulnérable, fragile, mais dont
il tire une force telle que nulle avanie ne saurait plus à présent l’aliéner.
Il est libre en somme. Libre, mais non dépourvu de mémoire, et dans son
attitude, dans la façon qu’il a d’incliner le buste, de vous voir sans vous
voir, se devinent encore un peu des afflictions passées. Rien n’est effacé,
mais tout s’efface à mesure que le calme revient.
Au contraire de certains confrères, qui font
hurler les chairs de leurs personnages de pierre, de bronze ou de bois, qui
font exulter les matériaux, déchirent l’espace tout autour, l’emplissent de
bruits et de fureurs, Nathalie Gauglin préfère arpéger du silence, et le hanter
de mille chuchotements carnés, roses comme la terre du Puy-de-Dôme, cette terre
si particulière – par son grain, sa matité après cuisson - qu’elle utilise
depuis près de vingt ans.
Demeurent profondément enfouis dans la chair
de ses créatures le trop-plein de révolte, l’excès de peine, le surplus de
malheur. Soucieuse d’offrir au regard du spectateur un visage aussi serein
qu’un ciel limpide qui serait seulement strié par endroits de quelques nuages
en voie d’évanouissement, Nathalie Gauglin donne à ses personnages figure
d’ange, et nous offre à voir des âmes sans défense et sans haine. Comme pour
désarmer par avance toute forme d’agressivité, comme pour suggérer là quelque
alternative au monde violent qui est le nôtre.
NATHALIE GAUGLIN ET LES GRIGRIS DE SOPHIE
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