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samedi 11 juillet 2020

LES ROCHERS DE ROTHENEUF, LES SURREALISTES ET PATRICK LEPETIT





Les Rochers Sculptés de l’Abbé Fouré et les Surréalistes


Dans l’article érudit qu’en connaisseur avisé il publie dans le premier numéro de la très belle revue de Jean-Christophe Belotti, L’Or aux 13 Iles, en janvier 2010, Bruno Montpied, citant des propos tenus par l’Abbé Fouré lui-même à Louis de la Noë, explique clairement que les sculptures de la falaise de la Haie, à Rothéneuf, près de Saint-Malo, ont pour source d’inspiration « deux grandes idées, religieuse et patriotique » et visent à « commémorer les grands noms du pays breton », faisant ainsi litière de la fable inventée après la seconde guerre mondiale par le propriétaire du site, Henri Brébion, qui dans son ouvrage de 1947, La Légende des Rochers Sculptés de Rothéneuf, affirmait qu’il s’agissait d’une mise en forme, dans le granit, d’une prétendue « légende des Rothéneuf », cette famille de pirates ou de naufrageurs ayant, parait-il, sévi dans la région entre le XIVème siècle et la Révolution Française, époque où des luttes fratricides auraient entrainé la disparition du clan. L’origine de cette légende, ajoute Montpied, serait peut-être à retrouver dans certains propos, rapportés par Louis de la Noë, de l’Ermite de Haute Folie lui-même, taxant les habitants de la région voisine des Rochers de « Race de Pirates » ! Et elle ne serait peut-être pas sans fond, si l’on en croit des rumeurs recueillies par Michel Zimbacca, un de ces jeunes gens qui avaient rejoint André Breton après son retour d’Amérique. Jakovsky ne manque pas de souligner que "les preuves manquent ainsi que les documents et les écrits, exactement comme il nous manque d'autres vestiges tangibles, matériels, de ce qui s'est passé là-bas" et que "la rumeur populaire s'est chargée d'elle-même de ce qui devait périr ou parvenir, bon gré mal gré, à la postérité", avant d'ajouter : "Ce sont donc ces mots, ces phrases et ces récits, polis comme des galets à force d'être répétés inlassablement de bouche à oreille, - où la poésie occupe une place prépondérante - qui ont façonné à leur manière la légende de ce destin des Rothéneuf"... Dans son texte, Bruno Montpied s’en prend au même Jakovsky, coupable dans ses écrits sur le site de Rothéneuf, d'avoir reproché à Breton de ne pas s’être intéressé autant qu’il l’aurait dû à l’œuvre de l’Abbé, mais d'avoir également omis de signaler que, parmi les surréalistes, Jacques-B. Brunius avait montré, dès 1939, dans son film, Violons d’Ingres, des images du site des Rochers Sculptés où, comme le dit un autre proche du mouvement, Charles Soubeyran, dans son ouvrage Les Révoltés du Merveilleux, « épousant la forme même des rochers, l'Abbé Foueré (sic), comme on a fait à Bomarzo, s'est emparé de l'espace pour y raconter des histoires de pierre ». Parlant d' "épopée de pierre", Jakovsky n'en avait pas moins avancé l'idée que l'Abbé aurait pu n'avoir gardé des "fables" hantant la mémoire des gens du cru que "les protagonistes et les péripéties, les transformant en une somme de signes et de symboles intemporels, taillés dans le langage de la pierre, qu'il situe dans quelque ailleurs ou un nulle part idéal et sur lesquels la fuite des années n'a guère de prise. Une sorte d'absolu du temps, poursuit-il, accentué par l'équivalence du contenu et de la forme, où la mouvance des récits aux multiples facettes s'épure, se condense et se stabilise autour du noyau de l'essentiel, sa quintessence, collant le plus étroitement possible à son double pétrifié, réduit à sa plus simple expression". Non content de buriner la légende entre le site aujourd'hui reconnu et la pointe du Christ, l'Abbé Fouré la couchait sur le papier, si l'on en croit Jakovsky qui cite ce quatrain : "Le dernier des Rothéneuf / En pêchant à Bennetin ! / Rencontra d'un poids d'un boeuf / Un hideux monstre marin... / Lequel à son grand effroi / L'engloutit sans plus ma foi..." Et Anatole Jakovsky de commenter : " Démence ? Poésie ? Délires ou illuminations ? D'évidence, l'épopée de l'Abbé Fouré ne peut et ne pouvait se dérouler que dans un temps essentiellement mythique, multidimensionnel, et non sans l'aide de quelques transmutations et autres licences créatrices pour que le verbe puisse devenir chair et la pierre réceptacle de l'esprit"... Bruno Montpied fait d'autre part observer que l’auteur du Guide de la Bretagne Mystérieuse, un des fameux « Guides Noirs » des éditions Tchou, Gwenc’hlan Le Scouëzec, en 1966, s’était contenté, dans sa note sur les fantastiques créatures de pierre de Paramé, de reprendre les propos d’Henri Brébion en écrivant notamment, non sans lyrisme : « c’est l’histoire d’une famille de pirates que nous y conte l’abbé Fouré. Les Rothéneuf, qui avaient élu pour quartier général cet endroit de la côte, sont ici tous figurés, les yeux fixés sur le large : Durand, dit Gargantua, commandant de la flotte ; La Bigne, capitaine ; La Haie, second ; Bennetin, lieutenant ; le Grand Chevreuil, Rochefort et le Petit Chevreuil, sous-lieutenants.

Voici aussi leurs hommes de main, les constructeurs de leurs bateaux, les recéleurs et les vendeurs de marchandises, les guetteurs et tous les gens de la tribu. « J’ai remonté ma race comme un fleuve », écrira plus tard le gendre de Breton, Yves Elléouët, pourtant plus familier des Côtes d'Armor et du Finistère que de l’Ille et Vilaine…

On sait, comme l’indique Renée Mabin dans Origines de la création et créations des origines, sa contribution au catalogue consacré à Elléouët lors des expositions de 2009-2010 au musée des beaux-arts de Quimper et au château de Tours, que l’auteur de l’extraordinaire Livre des Rois de Bretagne - un titre qui n'est pas sans rappeler Geoffrey de Monmouth et son Histoire des Rois de Bretagne, la chronique médiévale dont procède en partie le roman arthurien - a trouvé une de ses sources d'inspiration dans la somme déjà mentionnée de Le Scouëzec, allant chercher ses informations, à propos de la danse de la Vénus de Quinipily en particulier, dans l’article Baud dudit ouvrage, pour évoquer cette Vénus qui devient chez lui la « Femme de Fer », l’ « Idole de Sulim », la « Morrigane » et finalement, fort logiquement, la « Déesse »… Mais il faut encore signaler que, bien qu’elles soient étrangères à la pensée profonde de l’Abbé telle que nous pouvons nous la figurer à travers les propos recueillis par les journalistes qui, les premiers, ont parlé de lui, mais sans doute pas au sens de l'épique qu'il laisse transparaître dans le petit sixtain, notamment, cité plus haut, les élucubrations hautement romanesques d’Henri Brébion, sans doute par le truchement, toujours, de Le Scouëzec, ont laissé une trace dans l’œuvre d’Yves Elléouët, et que c'est là qu' il a puisé pour associer les Rothéneuf de la légende au cortège des (parfois) mythiques Rois de Bretagne, les Morvan, Hoël, Grallon, « Pasquiten et Gurvand », Nominoë, Riwod, « Erispoë ; Alain Barbe-Torte ; Dragon ou Drogon ; et d’autres encore, sans souci des généalogies et des préséances, mêlant dans le tumulte du vin les contestables dates de l’Histoire », ces « rois de Bretagne (qui) sur leurs chevaux aux corps ajourés s’avancent en portant haut leurs têtes de constellations » …

Mais c’est dans une Bretagne rendue géographiquement floue et tout aussi contestable par les brumes de l’alcool et du rêve que Georges Cocaign / Troadic Cam, « prisonnier » peut-être « des draps de (s)on lit » « devenus une masse rocheuse où grimacent des visages aux yeux prodigieusement fixes », « récitant d’une mémoire collective qu’il restitue par bribes », comme le dit Marc Gontard, apparaît en gloire ( ?) « au sein de la famille des Rothéneuf convulsée sur les rochers : tribu accablée sous le poids de ses turpitudes »… Et à ces figures née du ciseau de l’Abbé et figées dans l’austérité du granit, Elléouët prête vie dans ses pages, les rassemblant « autour d’un verre de Mandragorine » en compagnie de ses propres personnages, les « Amis-des Anciens-Jours» : « Ils sont tous là : Arthur, Eugène, Auguste, Bernard et John, dits les ‘cinq clowns’, pour leur souplesse, leur jovialité et leur adresse à l’abordage. Ils sont là, Yves du Minihic dit le « guerrier romain » et Jean de Caulne dit l’ « Egyptien » avec Lucifer, l’échappé des galères. Jacques de Limoelon et son chien Rip ont quitté leur poste de guet sur Bénétin, la presqu’île Besnard et le Grand Chevreuil ; ils se tiennent au bord de la table marquée d’incisions au canif. Limoelon dans ses bottes luisantes ; entre ses genoux son chien, raide sur son cul de chien de pierre ; frère de ces dragons aux gueules en lame de scies, de ces Bêtes du Gévaudan, sur des frontons corrodés de pavillons de chasse », emportés, tous tant qu’ils sont, dans la farandole macabre de l’alcool : « Le vent fait ronfler ses rhombes sans arriver à couvrir l’éclat de voix que déforme l’éthylisme sacré. On les entend, coupées de halètements sauvages. Les rochers de Rothéneuf, désertés par leur famille monstrueuse, reflètent faiblement les rayons de la lune quand elle apparaît entre deux nuées … »

Et c’est ainsi, par la grâce d’un Yves Elléouët écrivant dans l’excipit du Livre des Rois de Bretagne : « Je suis tous les rochers appuyés à la terre ; enfoncés en partie dans son épaisseur grasse : mes Chairs Disparues : statues millénaires figées dans un sommeil sans fin », qu’en un mouvement qui, non seulement, comme le dit Marc Gontard dans le numéro 6-7 de la revue La Rivière Echappée, inscrit l’Histoire dans l’imaginaire, mais, à un second degré, insinue l’imaginaire dans l’Histoire, les Rochers Sculptés de l’Abbé Fouré et la légende des Rothéneuf ont pris toute leur place dans l’univers surréaliste, à côté de la Tour Saint-Jacques, du Bois Sacré de Bomarzo, du Désert de Retz, du Palais Idéal du Facteur Cheval et du Castillo d’Edward James à Xilitla.


Patrick Lepetit
2014


LES ROCHERS ET LES GRIGRIS DE SOPHIE

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