Il y a, dans les voyages, des découvertes que l’on avait soigneusement inscrites dans un programme, et puis il y a celles qui arrivent sans prévenir. Une porte que l’on pousse, une salle dans laquelle on entre presque par hasard, une œuvre devant laquelle on s’arrête plus longtemps que prévu.
C’est ainsi que j’ai découvert Örlygur Kristfinnsson au Musée d’art d’Akureyri, en juin, au nord de l’Islande.
Je suis venue pour l’Islande, pour ses paysages, sa lumière, ses immensités. Et c’est finalement dans une salle de musée que j’ai rencontré une autre Islande : celle de la mémoire. Une Islande qui se souvient de ce qu’elle a perdu.
Une histoire de mer, de solitude, de nature, de mémoire et de disparition.
En Islande, le paysage semble déjà appartenir à une autre temporalité. La terre volcanique, les montagnes, les champs de lave, les falaises et l’océan donnent constamment l’impression que le temps humain n’est qu’une parenthèse. Alors, lorsque l’artiste utilise des matériaux venus du bord de mer, les œuvres semblent prolonger naturellement le paysage extérieur. Comme si la mer elle-même avait conservé quelques fragments de cette histoire. L’artiste devient alors moins un peintre qu’un passeur de mémoire. Et le grand pingouin, peu à peu, cesse d’être simplement un oiseau disparu. Il devient une figure.
Il y a des expositions que l’on visite et d’autres que l’on emporte avec soi. Celle d’Örlygur Kristfinnsson au Musée d’art d’Akureyri appartient à la seconde catégorie. Découverte en juin, au détour d’un séjour en Islande, elle m’a laissé une impression singulière : celle d’entrer dans l’histoire d’un oiseau que je ne connaissais pas, et de comprendre peu à peu qu’il était aussi question de nous.
Au Musée d’art d’Akureyri, dans le nord de l’Islande, Örlygur Kristfinnsson consacre son exposition Sýning um heilagan fugl (Exposition sur un oiseau sacré) à une créature presque légendaire : le grand pingouin, ou geirfugl en islandais. Une œuvre qui tient à la fois du récit, de la mémoire et de l’avertissement.
Né à Siglufjörður en 1949, Örlygur Kristfinnsson a étudié à l’École islandaise des arts et métiers entre 1969 et 1973. Longtemps peintre, puis davantage attiré par l’aquarelle, il a également consacré une grande partie de sa vie à la mémoire culturelle de son pays. Pendant vingt-cinq ans, il a dirigé et conçu les expositions du Musée de l’ère du hareng, à Siglufjörður. Restaurateur de maisons anciennes et auteur de livres consacrés à la vie durant les années du hareng, il est un artiste profondément lié à la mémoire des lieux et aux traces laissées par les générations précédentes.
Dans cette exposition, son regard se porte sur une disparition.
Le grand pingouin n’est pas une invention. Il a réellement existé. Oiseau marin incapable de voler, il vivait autrefois en grand nombre dans l’Atlantique Nord. Sa silhouette rappelle vaguement celle d’un manchot, mais il n’appartenait pas à la même famille : c’était un alcidé, proche des macareux et des guillemots. Sa particularité — ne pas pouvoir voler — en faisait une proie particulièrement facile pour l’être humain.
Les derniers grands pingouins connus furent capturés sur l’île d’Eldey, au large de la côte sud-ouest de l’Islande, le 3 juin 1844. Ils furent tués pour être vendus à des collectionneurs et à des commerçants. Avec eux disparaissait une espèce entière.
C’est précisément cette histoire que Kristfinnsson transforme en matière artistique.
L’exposition réunit aquarelles, sculptures en argile et installations composées notamment d’objets trouvés sur le rivage. Ce choix des matériaux est particulièrement évocateur en Islande : le bord de mer devient une sorte d’archive naturelle. Bois rejeté par les vagues, fragments, coquillages et autres traces échouées semblent porter en eux la mémoire de ce qui a disparu.
Le grand pingouin devient alors plus qu’un sujet. Il devient un symbole.
Le Musée d’art d’Akureyri présente l’oiseau comme une représentation de toutes les espèces menacées d’extinction, petites ou grandes. Le destin du geirfugl résonne ainsi avec une actualité qui dépasse largement l’Islande : que reste-t-il d’une espèce lorsque l’homme a cessé de la voir comme une présence vivante et commence à la considérer comme un objet à posséder, à collectionner ou à conserver dans un musée ?
C’est peut-être là que réside la force de cette exposition.
En entrant dans la salle, on pourrait croire que l’on vient simplement découvrir le travail d’un artiste islandais. On rencontre finalement une absence. Celle d’un animal autrefois familier dans les paysages de l’Atlantique Nord et dont il ne subsiste aujourd’hui que des spécimens naturalisés, des représentations et la mémoire collective.
Le titre même, "l’oiseau sacré", donne à cette disparition une dimension presque spirituelle. Le grand pingouin devient une sorte de figure tutélaire de la fragilité du vivant. Sa disparition a d’ailleurs contribué, en Islande, à faire naître une réflexion plus large sur la protection des espèces vulnérables. C’est ce qui rend la découverte particulièrement marquante.
On pourrait attendre d’une exposition consacrée à un oiseau disparu qu’elle soit documentaire, voire nostalgique. Örlygur Kristfinnsson choisit plutôt la poésie. Il ne cherche pas seulement à raconter la fin du grand pingouin : il lui redonne une présence.
Et cette présence est troublante.
Car le visiteur sait que l’oiseau que l’artiste fait apparaître devant lui n’existe plus. Il est réel, mais absent. Familier, mais impossible à rencontrer. L’œuvre se situe précisément dans cet espace fragile entre le souvenir et l’imagination.
L’exposition d’Örlygur Kristfinnsson est ainsi une belle découverte, mais aussi une découverte qui laisse une trace. Celle d’un artiste qui transforme la mémoire d’un oiseau disparu en une méditation délicate sur notre rapport à la nature et sur notre responsabilité envers ce qui est encore là.
L'ISLANDE ET LES GRIGRIS DE SOPHIE
LES FEROE ET LES GRIGRIS DE SOPHIE
(cliquer)
JUIN 2026
.jpg)











Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire